La posture de défense des États-Unis en 2015

Philippe Gros, Nicole Vilboux, 1er juin 2015

Cette publication constitue le premier rapport de l’Observatoire de la défense des États-Unis. Elle présente, au titre d’analyse initiale, un exposé de la posture de défense américaine. La notion de posture représente ici une extrapolation des « Posture Statement » présentés au Congrès chaque année par les organes de l’Office of Secretary of Defense (OSD), les Services (US Army, US Air Force, US Navy et US Marine Corps) et les commandements opérationnels (Combatant Commands). L’objectif des auteurs est de proposer une vision d’ensemble de l’appareil militaire américain, laquelle n’existe pas en langue française, du moins en source ouverte. Ce rapport présente donc d’une part des éléments conjoncturels relatifs aux orientations, aux ressources, aux activités et capacités de la défense américaine, d’autre part de multiples compléments permettant de replacer ces éléments de posture dans leur contexte.

Étant donné l’immensité du sujet, ce rapport présente trois limites. En premier lieu, il ne peut prétendre à l’exhaustivité bien que couvrant un large spectre thématique. En second lieu, son caractère synthétique ne permet pas de rentrer dans tous les détails dont l’appréhension serait nécessaire. En troisième lieu, ce rapport reste avant tout factuel, tiré des sources officielles ou de documents qui en rendent compte. L’analyse des débats relatifs à la politique de défense américaine fera l’objet de rapports ultérieurs.

Ce rapport est structuré comme suit :

  • Il présente un rappel des principaux acteurs et processus de la défense américaine, lequel peut être utile pour mieux appréhender les élément suivants ;
  • Il se concentre ensuite logiquement sur le cadre stratégique fourni par la National Security Strategy de la Maison-Blanche et les orientations de stratégie de défense du Pentagone dont la proposition de budget 2016 constitue une matérialisation ;
  • Il évoque ensuite des aspects interarmées ou transverses aux différents départements et commandements : la dissuasion nucléaire en premier lieu, mais aussi les concepts interarmées et les développements en cours concernant la mise en réseau, les domaines cyber et spatial et la défense antimissile ;
  • Il présente ensuite les postures des différents Services, lesquelles abordent, après un rappel d’organisation succinct, le cadre conceptuel et/ou stratégique du moment, les ressources budgétaires, la Readiness (la disponibilité), la structure de force, les principaux équipements et enfin les efforts de modernisation ;
  • Il expose enfin les postures des commandements opérationnels, en fournissant un rappel de leur organisation et un exposé de leur activités opérationnelles du moment.

Plusieurs points retiennent l’attention à l’issue de l’examen de la posture de la défense américaine en ce milieu de décennie. Globalement, on peut avancer que la permanence des fondamentaux de la stratégie de sécurité et de la politique de défense contraste avec les évolutions et l’incertitude actuelles concernant les ressources financières qui lui sont consacrées.

En premier lieu, l’année 2014-2015 ne présente pas d’inflexions notables quant au cadre d’orientations stratégiques élaboré depuis le début de la décennie et à la nature de la politique de défense qui en découle, fixée par la Defense Strategic Guidance signée par Leon Panetta en 2012. On peut résumer ce contexte par les points suivants :

  • Le « rééquilibrage » : la stratégie de sécurité tourne le dos aux éreintantes camp agnes massives post-11 Septembre, favorisant le moindre recours à l’instrument militaire et mettant la priorité sur l’engagement dans la zone Asie-Pacifique.
  • Le temps de la frugalité. La réponse politique à la crise fiscale et budgétaire que connait l’État fédéral de même que ce relatif désengagement militaire induisent une période structurelle de réduction des ressources. Cette dernière reste de moindre ampleur que celle ayant marqué la fin de la Guerre froide, notamment en raison des besoins de financement en personnel. Ses conséquences capacitaires sont cependant du même ordre. Elle se traduit notamment par le resserrement du format de la force. Bien que toutes les composantes de l’appareil militaire soient concernées, c’est l’US Army qui est la plus affectée par le cadre stratégique actuel.
  • Le retour de la projection à long terme. En raison de ces ressources contraintes, tournant le dos au primat de la gestion de court-terme qui caractérisait la période des engagements d’Irak et d’Afghanistan, les militaires américains entendent mieux planifier l’effort de défense sur le long terme et accroître leurs efforts d’innovation. Certes, cette projection a toujours été une préoccupation structurelle de la Navy et de l’Air Force mais elle est également bien intégrée par l’Army.
  • Le paradigme de l’accès. Le prisme omnip résent guidant ces évolutions de l’instrument militaire à moyen-long terme est la nécessité de faire face aux menaces et défis du déni d’accès dans l’ensemble des domaines de lutte (terre, air, mer, espace, cybernétique). Il s’est largement substitué dans les institutions, à la notable exception de l’US Special Operations Command, à celui de l’adaptation à la guerre irrégulière qui était encore dominant il y a cinq ans.
  • La priorité de l’Asie-Pacifique. Le principal corollaire géostratégique de ce défi de l’accès est le volet militaire du « rebalacing » vers l’Asie, avec en toile de fond, le développement inquiétant des capacités militaires de la Chine, devenue peer competitor avant l’heure. Ce rééquilibrage, qui reste très partiel dans ses manifestations capacitaires, se poursuit néanmoins.
  • Le retour de la « transformation ». L a solution po ur faire face à ces défis semble être de revenir au passé, celui des années 1990. Plus exactement la période actuelle replace sur le devant de la scène des conceptions opérationnelles de l’emploi des forces élaborées à cette période et dont la concrétisation capacitaire s’est poursuivie en arrière-plan de la guerre contre la terreur durant la précédente décennie. La fixité de ces conceptions est aussi frappante que les impressionnantes avancées techniques et tactiques permettant de les mettre en œuvre.
  • L’élargissement de la gamme des formes d’engagement. La réticence à s’engager militairement et l’évolution vers le resserrement de la structure de forces amènent les forces américaines à élargir le spectre de leurs activités à la prévention, au « shaping » et au développement des capacités des partenaires. C’est là le principal facteur de permanence avec la précédente période.

En second lieu, dans ce contexte, la présente posture de l’appareil militaire américain est marquée par deux aspects :

  • Une exigence de restauration. La plupart des responsables expriment la volonté de rétablir la situation de leurs forces compromise par les baisses de budget depuis 2012 et surtout la saignée des séquestrations de 2013. Les budgets obtenus en 2015 et espérés pour 2016 et au-delà sont censés y contribuer fortement. Cette restauration concerne en premier lieu la disponibilité des capacités existantes. Elle a trait également au niveau des investissements dans les acquisitions et activités de recherche et de développement car le besoin de recapitalisation de larges portions d’un instrument vieillissant (tout particulièrement pour l’US Air Force) est présenté comme une impérieuse nécessité. Le possible retour des séquestrations en 2016 est perçu comme un risque inacceptable pour le maintien de l’aptitude à remplir les missions aujourd’hui définies. Situation inédite, la défense américaine programme sciemment depuis deux ans un niveau de ressources dépassant celui fixé actuellement par le cadre légal ;
  • Le renforcement des « vents contraires ». L’évolution dépeinte dans les p oints précédents n’a rien de linéaire. Alors que le leadership politique entend limiter l’engagement de l’instrument militaire, que les forces américaines entendent concentrer leurs efforts sur la préparation préventive et dissuasive de long terme et sur l’Asie-Pacifique, les crises et conflits actuels, tout particulièrement la lutte contre les entités djhadistes, leur imposent de maintenir un haut niveau d’implication opérationnelle et de rester au moins partiellement engagées sur le Moyen-Orient.

Un des grandes questions est donc de savoir si la combinaison de ces défis et ce besoin de rétablissement ne vont pas finalement porter un terme à la période de rétraction que nous connaissons.

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