L’administration Trump et les garanties de sécurité

Bruno Tertrais, bulletin n°64, avril 2019

Chris Ford, Assistant Secretary for International Security and Nonproliferation, n’a nullement le parcours classique du diplomate de carrière. C’est d’abord un intellectuel, et notamment un analyste passionné et reconnu des questions de non-prolifération. Il n’est pas surprenant qu’il ait récemment décidé de consacrer une intervention à la veille de l’ouverture de la Commission préparatoire de la Conférence d’examen du TNP au rôle des garanties de sécurité (dissuasion élargie) dans la non-prolifération.Remarks by Dr. Christopher Ashley Ford, « U.S. Strength and Alliance Relationships: The World's Most Successful Nonproliferation Tools? », Mitchell Institute for Aerospace Studies, 18 avril 2019.

Ford crédite la norme de non-prolifération bien sûr, ainsi que la coercition exercée par Moscou pour prévenir toute tentation nucléaire au sein du Pacte de Varsovie, mais suggère néanmoins que « la puissance américaine est peut-être l’instrument de non-prolifération le plus efficace ». Il précise ainsi que « non seulement plus d’un pays a renoncé à explorer la possibilité d’un programme national du fait des garanties de sécurité américaines, mais, de surcroît, une combinaison d’assurances de sécurité américaines et de pression diplomatique ont conduit nombre de pays à abandonner des programmes déjà entamés. Les normes de non-prolifération ne s’appliquent pas d’elles-mêmes, et il importe de garder en mémoire le rôle essentiel que la puissance et la diplomatie américaine ont joué pour empêcher que le nombre d’Etats possédant l’arme nucléaire soit aujourd’hui beaucoup plus élevé ». Il rappelle également que Moscou, en abandonnant en 1966 son insistance sur l’interdiction de tout « partage nucléaire », a indirectement contribué à permettre à Washington d’exercer, à travers l’OTAN, ce rôle protecteur. Ford a raison sur le fond, mais une approche plus précise est possible.

Dans une autre intervention, prononcée à l’ouverture de la Commission préparatoire, il rappelle que l’Amérique voyait en 1957, au nombre des nouveaux Etats nucléaires possibles, la France, le Canada, la Suède, l’Allemagne de l’Ouest, la Belgique, l’Inde, l’Italie, la Tchécoslovaquie, l’Allemagne de l’Est, la Pologne, la Suisse, la Norvège et les Pays-Bas.Statement by Assistant Secretary Christopher Ford at the Opening of the 2018 PrepCom, Département d’Etat, 23 avril 2018. On connaît la liste des autres Etats ayant sérieusement envisagé voire initié un programme nucléaire militaire par la suite interrompu : Afrique du Sud, Argentine, Australie, Brésil, Corée du Sud, Egypte, Irak, Iran, Japon, Libye, Syrie, Taiwan, Yougoslavie… Le rôle de la puissance américaine dans la réversion de ces programmes a été primordial, mais loin d’avoir été suffisant. Les leçons fondamentales de l’histoire de la prolifération sont les suivantes : tous les Etats qui ont engagé des activités nucléaires militaires significatives l’ont fait dans des circonstances précises : perception d’une menace militaire sérieuse, et absence de garantie de sécurité robuste et jugée crédible par l’Etat concerné. En l’absence d’une telle garantie de sécurité crédible, un pays proliférant très déterminé ne peut être arrêté par la seule « pression » américaine (cf. France, Israël, Pakistan…) ; l’intervention militaire et/ou le changement de régime sont, dans de tels cas, susceptibles de mettre un terme au programme (cf. Brésil, Afrique du Sud, Irak, Syrie…). Ce faisant, Chris Ford cherchait bien sûr à couper l’herbe sous le pied de ceux qui estiment que la priorité pour garantir la non-prolifération est en fait de désarmer davantage. Il court le risque, toutefois, de se voir rétorquer que les Etats-Unis ont, sous l’actuelle administration, affaibli certaines des garanties de sécurité les plus importantes : celle de l’Article 5 et celle du traité américano-sud-coréen.

A moins, bien sûr, qu’il ne s’agisse d’un message tout autant adressé à la Maison Blanche qu’au reste du monde.

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