Après la rencontre d’Helsinki, quelles perspectives en matière de maîtrise des ar-mements ?

Emmanuelle Maitre, bulletin n°56, août 2018

Si la rencontre entre les Présidents Trump et Poutine le 16 juillet 2018 a surtout été commentée en raison des remarques inattendues du Président américain sur les ingérences russes dans la campagne présidentielle de 2016, il s’agissait également d’un événement scruté en matière de maîtrise des armements. En effet, la Russie et les Etats-Unis connaissent actuellement une grave crise dans ce domaine, qui se traduit par des accusations mutuelles de non-respect de plusieurs accords emblématiques dont le Traité FNI, et par des perspectives très faibles de pouvoir négocier de nouvelles réductions des arsenaux ou des limitations dans d’autres domaines clés.

Une des seules réussites encore observée en la matière demeure le Traité New Start signé en 2010, dont les seuils (1550 armes nucléaires stratégiques déployées pour 700 lanceurs) ont été atteints comme prévu en 2018. Le Traité deviendra caduc en 2021, sauf si les deux chefs d’Etat décident d’étendre sa durée de cinq ans, une décision soutenue par une large partie des spécialistes américains (et internationaux) travaillant sur les questions de maîtrise des armementsVoir notamment Gary Samore et Alex O’Neil, « Trump and Putin face an urgent arms control deadline in Helsinki », The Boston Globe, 12 juillet 2018 et Jon Wolfstahl, « The Trump-Putin Summit's Potential Nuclear Fallout », Foreign Policy, 10 juillet 2018.. En effet, le traité permet de préserver une limite quantitative sur les arsenaux stratégiques, un objectif particulièrement bienvenu pour éviter un gonflement inutile des dépenses militairesJon Wolfstal, op. cit.. Par ailleurs, il offre un canal de discussion et de transparence entre les deux Etats, via l’échange de notes et l’organisation d’inspections des sites concernés. Entre 2010 et 2018, 15 000 notifications ont ainsi été échangées et 15 visites d’inspection organiséesGary Samore et Alex O’Neil, op. cit..

N’ayant pas fait l’objet d’un communiqué, le Sommet d’Helsinki n’a pas permis de savoir si les deux pays partagent leurs positions sur ce sujet, même s’il semble probable qu’il ait été évoqué. Néanmoins, lors de la conférence de presse des deux dirigeants, Vladimir Poutine a indiqué avoir remis une note diplomatique à son homologue présentant diverses propositions en matière de maîtrise des armements. S’il peut s’agir d’un document peu sérieux et irréaliste, cette note pourrait également signaler l’intérêt russe pour préserver le New Start.

Devant la presse, le Président russe a mentionné à la fois l’extension du New Start, la régulation du système de défense antimissile global américain, la mise en œuvre du Traité FNI et l’interdiction de placer des armes dans l’espaceRemarks by President Trump and President Putin of the Russian Federation in Joint Press Conference, Helsinki, 16 juillet 2018, White House. « As major nuclear powers, we bear special responsibility for maintaining international security. It’s vital — and we mentioned this during the negotiations — it’s crucial that we fine-tune the dialogue on strategic stability and global security and nonproliferation on weapons of mass destruction. We submitted to our American colleagues a note with a number of specific suggestions. We believe it necessary to work together further to interact on the disarmament agenda, military and technical cooperation. This includes the extension of the Strategic Offensive Arms Limitation Treaty. It’s a dangerous situation with the global American anti-missile defense system. It’s the implementation issue with the INF Treaty. And of course the agenda of non-placement of weapons in space. ». Le Président Trump n’a pas eu de commentaires aussi précis sur l’agenda américain et s’est contenté de rappeler les risques en matière de non-prolifération.

Cette première rencontre pourrait avoir été à l’origine d’une réunion entre experts russes et américains sur les questions de stabilité stratégique et de maîtrise des armements. Bienvenue, une telle rencontre serait néanmoins reçue avec un certain pessimisme : la résolution de la crise du Traité FNI semble hors de portée immédiate. En effet, il y peu de chances que la Russie reconnaisse avoir violé le Traité, et le gouvernement américain n’est plus dans une position de rétracter ses accusations sans soulever une réaction probablement vive au Congrès et se mettre dans l’obligation d’exhiber des preuves de la conformité russePavel Podvig, « Inspections will not resolve the INF Treaty dispute », Russian strategic nuclear forces, 1er juillet 2018.. Or il est régulièrement supposé qu’aucune mesure de maîtrise des armements n’aurait d’espoir d’être acceptée par les parlementaires américains sans résolution préalable du conflit sur le FNISteven Pifer, « The future of U.S.-Russian arms control », Report, Brookings, 26 février 2016., une position également soutenue par des experts américains proches des responsables actuels du PentagoneFranklin Miller et Keith Payne, « No More US-Russian Arms Treaties Until Moscow Stops Violating Existing Treaties and Agreements », Information Series, n°418, National Institute for Public Policy, 9 mars 2017..

Par ailleurs, les requêtes russes sur la défense antimissile ont peu de chances d’être bien accueillies, Washington ayant régulièrement rappelé son opposition à se lier les mains sur ce sujetRichard Weitz, « Moscow and Washington deadlocked over nuclear arms control », Jane’s Military & Security Assessments Intelligence Centre, 5 février 2018.. Concernant le projet de résolution sur la prévention d'une course aux armements dans l'espace, les Etats-Unis s’y opposent depuis 2008 en raison de sa non-prise en compte des armes antisatellites, de l’absence de définition du concept d’armes et du caractère non-vérifiable du texte soumis par Moscou et soutenu par Pékin« Explanation of Vote in the First Committee on Resolution L.54: Further Practical Measures for the Prevention of an Arms Race in Outer Space” », Statement, Ambassador Robert Wood, U.S. Permanent Representative to the Conference on Disarmament, New York City, 20 octobre 2017..

Interrogé sur les options en cours, John Bolton a pour l’instant insisté sur le fait que l’administration n’en est « qu’à un stade très précoce » de réflexion et que toutes les options (prolongation, renégociation ou expiration du New Start) étaient sur la tableKaren DeYoung, « Bolton and his Russian counterpart discuss arms control, Syria and Iran », The Washington Post, 23 août 2018..

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