Armes nucléaires et féminisme : de quoi parle-t-on ?

Emmanuelle Maitre, bulletin n°57, septembre 2018

Le quatrième préambule du Traité d’interdiction des armes nucléaires indique que les signataires gardent « à l’esprit que les effets catastrophiques des armes nucléaires ne peuvent être contrés de manière satisfaisante […] et touchent de manière disproportionnée les femmes et les filles, notamment en raison des effets des rayonnements ionisants »Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, 7 juillet 2017.. Ce lien entre les femmes et les armes nucléaires, qui n’est pas forcément intuitif, est pourtant régulièrement évoqué dans la littérature depuis les années 1980. Si la critique féministe de la dissuasion a depuis fait partie intégrante du discours militant anti-nucléaire, c’est dans les années récentes que son intégration a été faite de plus en plus fréquemment dans les discours officiels, et en particulier au niveau de l’ONU.

Trois sujets tout à fait différents sont à l’origine de l’association entre armes nucléaires et féminisme.

Le premier est d’ordre biologique. En effet, des études, effectuées en particulier à Hiroshima et Nagasaki, mais aussi dans les environs de Tchernobyl, ont montré que les rayonnements ionisants générés par une explosion nucléaire impactaient davantage les femmes. En raison de différences de métabolisme, les victimes féminines d’une détonation seraient donc plus nombreuses, et plus touchées par certains cancers particulièrement meurtriers comme ceux de la thyroïde et du sein. Bien sûr, il faut également inclure à cette vulnérabilité physiologique les conséquences bien connues sur les fœtus et les risques de fausses couches et naissance d’enfants mort-nés.

L’analyse des populations touchées par les catastrophes nucléaires a également permis de constater que les femmes étaient davantage sensibles, pour une variété de raisons (pouvant dépendre du contexte socio-culturel), à d’autres facteurs. En effet, des études ont montré qu’elles étaient démesurément affectées par les risques psychologiques, de stigmatisation ou de discrimination suite à une « contamination » radioactive. De plus, de manière induite, un conflit nucléaire aurait forcément tendance à renforcer la discrimination et précarité dont elles font déjà l’objet à l’échelle mondiale en conduisant à des phénomènes de déplacement de population et de destruction de ressources.

La seconde critique féministe associée aux armes nucléaires est liée aux discours et valeurs qui y sont associés. En effet, dans la lignée des travaux de Carol Cohn, Felicity Hill et Sara Ruddick, des sociologues ont critiqué une vision « genrée » de la question. Pour eux, la société, en particulier occidentale, a créé autour des notions de « féminin » et de « masculin » des associations de valeurs. Ainsi, les hommes sont particulièrement associés à la puissance, la force, la rationalité ; et les femmes à la douceur, la faiblesse, l’émotion. Dans une société où les hommes dominent l’ordre social, les valeurs « masculines » (qui ne sont d’ailleurs pas perçues comme inhérentes à la biologie mais bien d’origine culturelle) sont logiquement davantage valorisées. Cela s’applique en particulier dans le domaine du nucléaire : les chercheurs de ce courant ont en effet estimé que l’ensemble du discours construit autour des armes nucléaires avait cherché à accentuer leur caractère « viril », dominateur, compétitif, puissant, voire violent et à ignorer les aspects plus humains, subjectifs et émotionnels. Ceux-ci, mobilisés par la communauté du désarmement, seraient marqués comme « féminins » et ainsi dévalorisésRay Acheson, « The nuclear ban and the patriarchy: a feminist analysis of opposition to prohibiting nuclear weapons », Critical Studies on Security, 30 avril 2018.. Ces thèses font régulièrement référence à divers propos tels que ceux du politicien indien nationaliste Bal Thackeray qui avait estimé en mai 1998 que les Indiens devaient « prouver qu’ils n’étaient pas des eunuques », et ce qu’ils décrivent comme une symbolique « virile » associée aux armements nucléairesRupal Oza, The Making of Neoliberal India: Nationalism, Gender, and the Paradoxes of Globalization, Routledge, New York, 2006, p. 113..

La réapparition de ce débat, initié lors de la Guerre froide, à l’heure des négociations sur le Traité d’interdiction des armes nucléaires, n’est pas un hasard : en effet, ses promoteurs cherchent à modifier le langage utilisé pour évoquer la dissuasion nucléaire et à changer les conceptions traditionnelles de sécurité. L’objectif est donc de dévaloriser les notions de force et de domination, à la base de la dissuasion nucléaire, en montrant qu’il ne s’agit que de valeurs construites par un modèle social patriarcale contestable.

La troisième critique féministe de l’ordre nucléaire actuel concerne son manque de représentativité. En effet, de manière historique, les hommes sont surreprésentés dans les instances nationales et internationales traitant de dissuasion, de maîtrise des armements et de désarmement.

Même si l’on constate un rééquilibrage dans ce domaine, les chiffres restent marquants : ainsi, en 2015, 27% des participants à la conférence d’examen du TNP et 29.7% des délégués à la Première commission des Nations Unies, qui traite des questions de sécurité et de désarmement, étaient des femmes (ce chiffre était de 7% en 1980). La disproportion peut provenir d’un vivier de diplomates masculins plus important. Néanmoins, l’on constate qu’à la Troisième commission (parfois surnommée la « commission des dames »), qui traite des questions sociales, humanitaires et culturelles, la parité est quasiment atteinte avec 48.1% de déléguées. Il semble donc bien exister un déséquilibre et manque de représentativité des femmes sur les sujets les plus « durs » ayant trait à la sécurité et au nucléaireJohn Borrie, Anne Guro Dimmen, Torbjørn Graff Hugo, Camilla Waszink, Kjølv Egeland, Gender, Development and Nuclear Weapons, Shared goals, shared concerns, UNIDIR et ILPI, octobre 2016.. Par ailleurs, au-delà des valeurs numériques, certains estiment qu’il est plus difficile pour une femme de faire montre de sa crédibilité et de son sérieux dans ce domaineSylvia Mishra, « The Importance of Creating Gender-Equitable Space in the Field of Nuclear Policy », NTI, 3 juillet 2018..

Cette situation est jugée comme problématique pour trois raisons. Tout d’abord, il y a un souci d’égalité et de justice dans le fait qu’un groupe non-représentatif de l’ensemble de la population prenne des décisions impliquant l’ensemble de la planète. Par ailleurs, des études sont citées pour montrer que la diversité au sein d’une équipe permet d’aboutir à de meilleures décisionsJoseph Cirincione, « Ending Gender Shunning », Center for New American Security, 13 février 2018.. Enfin, ce problème de représentativité des femmes pourrait impacter la nature du discours associé aux armes nucléaires s’il a pour conséquence une dévalorisation des thèmes et des valeurs traditionnellement décrits comme « féminins »Gender, Development and Nuclear Weapons, Shared goals, shared concerns, op. cit..

Le rapprochement entre militantisme féministe et pro-désarmement est parfois perçu avec scepticisme et considéré comme une manière fourre-tout de surfer sur des thématiques populaires pour attirer l’attention sur la question du nucléaire. Pour autant, le lien semble historique et appelé à durer. Au cœur de la Guerre froide, les femmes ont joué un rôle important dans les mobilisations anti-nucléaires, que ce soit dans la création de mouvements comme le Women’s Action for New Directions (WAND), fondé en 1982 par Helen Caldicott, ou dans leur implication dans les protestations et épisodes de désobéissance civile par exemple contre la défense civile aux États-Unis. Aujourd’hui, cette thématique reçoit un écho important du fait de l’intérêt des Nations Unies : en 2010, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution sur la représentation et participation active des femmes aux travaux internationaux liés au désarmement et à la maîtrise des armements« Femmes, désarmement, non-prolifération et maîtrise des armements », 65/69, 8 décembre 2010.. Depuis, des résolutions régulières ont été adoptées à ce sujetVoir en particulier la dernière : « Femmes, désarmement, non-prolifération et maîtrise des armements », 71/56, 5 décembre 2016.. Dans ce contexte, la question risque de se transformer d’un « effet de mode » à une problématique réelle sur laquelle les États seront obligés de sérieusement se positionner sur la scène nationale et internationale.

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