Budget de la Triade : vers une remise en cause du consensus bipartisan ?

Emmanuelle Maitre , bulletin n°64, avril 2019

La publication des documents budgétaires par le Pentagone en mars 2019 permet de suivre l’état d’avancement des programmes de recapitalisation de la Triade. De manière générale, les programmes menés par le Pentagone ont bénéficié des fonds additionnels votés par le Congrès à l’automne, une situation qui risque de ne pas se reproduire cette année en raison du changement de majorité. Du côté de la NNSA, une augmentation du budget permet d’envisager l’accélération de certaines activités.

Parmi les programmes majeurs, le programme Columbia continue de bénéficier de dotations conséquentes au sein du fonds spécialement créé pour son financement. 419 millions sont ainsi prévus sur l’année fiscale au titre de la R&D, auxquels il faut ajouter 1,7 milliard pour la construction navale. Le budget de R&D est stable, après avoir bénéficié pour l’année fiscale 2019 d’une rallonge budgétaire du Congrès de l’ordre de 17 millions. Ce bonus a notamment été utilisé pour des recherches sur les matériaux et la rénovation de fonderies.

Concernant la construction, la Navy requiert une augmentation substantielle par rapport aux propositions de l’année dernière, de près de 250 millions supplémentaires. Le coût total de ce programme reste une grande source d’interrogation en raison des innovations technologiques retenues et des possibles changements de stratégie d’acquisition.An Analysis of the Navy’s Fiscal Year 2019 Shipbuilding Plan, Congress of the United States, Congressional Budget Office, octobre 2018.

La Navy est également en charge du programme de modernisation des Trident D5. Celui-ci a été modifié dans sa composante R&D avec une réaffectation budgétaire prévue entre 2020 et 2023 pour favoriser des programmes connexes liés à la cyber-sécurité, aux technologies radio et à la guerre électronique. Côté acquisition, le budget est inchangé en volume, mais a été entièrement transféré dans la catégorie Overseas Contingency Operations ou OCO, dans l’optique de limiter le dépassement du budget « normal » de la Défense au regard des lois américaines sur l’équilibre budgétaire. Créé pour faire face à des crises ponctuelles et utilisé notamment pour financer la guerre en Irak et en Afghanistan, les OCO sont de plus en plus employés pour des programmes « classiques », afin d’échapper aux contraintes du Congrès. Cette utilisation est particulièrement critiquée par certains parlementaires.

Concernant les missiles de croisière, la ligne Next Generation Land Attack Weapon (NGLAW) prévoit un budget de 19,7 millions qui permettra la création d’un missile conventionnel de portée intermédiaire, en réponse aux violations russes du Traité FNI.

Du côté de l’Air Force, les programmes sont à différents stades d’avancement. Le GBSD, qui devrait remplacer les Minuteman III, les demandes de l’administration sont inchangées mais le programme a subi une hausse de près de 70 millions l’année dernière du fait du Congrès qui a notamment permis de travailler sur des infrastructures, les sites de lancement et le véhicule de réentrée.

Le LRSO a également reçu de l’argent supplémentaire du Congrès pour l’année FY2019, avec une rallonge budgétaire de 50 millions. L’Air Force en profite pour réduire ses demandes pour FY2020 et les années suivantes, utilisant ce surplus budgétaire pour d’autres priorités. Le B-21 a en revanche connu une diminution légère de son budget en 2019 qui est appelée à se poursuivre en 2020. Le programme étant classifié, il est impossible de déterminer la cause de ces modifications.

Concernant le F-35, le programme JSF est réduit d’environ 20 millions par rapport aux prévisions de l’année dernière, mais ce transfert de fonds ne concerne pas la mission nucléaire. Le programme de R&D de la B61-12 reflète de son côté une légère reprogrammation avec un glissement budgétaire sur les années 2020 et 2021. Cette modification est justifiée par une programmation précédente excessive et n’affecte pas le calendrier du programme. Comme pour le Trident D5, le budget d’acquisition de la B61-12 est basculé en OCO. Il est en légère baisse, des économies ayant été réalisées grâce à des efforts d’efficacité selon l’Air Force.

Alors que le budget de la Défense présenté pour FY2020 fait l’objet d’une augmentation notable et a été critiqué pour son manque de réalisme,Kori Schake, « Trump’s Budget Harms National Security », The Atlantic, 13 mars 2019. les programmes consacrés à la dissuasion suivent globalement les trajectoires anticipées.

Deux observations peuvent néanmoins être faites. Tout d’abord, l’importance des interventions du Congrès qui ont contribué à renforcer certains programmes l’année dernière mais pourront jouer dans le sens inverse cette année. Deuxièmement, le basculement de budgets conséquents dans la nomenclature OCO, qui devrait également susciter des controverses au Congrès car cette pratique est dénoncée par de nombreux législateurs.

Du côté de la NNSA, le budget consacré aux armes nucléaires continue de progresser fortement en valeur absolue mais aussi en comparaison avec ce qui était envisagé l’année dernière (+4,4%), et ce sur différents postes (extension de la durée de vie des têtes, gestions des stocks, matériaux stratégiques, R&D, …). Certains projets sont en particulier mis en avant dans ce budget, comme le programme de modernisation de la W80-4, la production de matériaux nucléaires, l’amélioration des capacités expérimentales sur le plutonium grâce au programme d’expérimentations sous-critiques, les investissements réalisés en matière de calcul Exascale et la sécurisation physique et cyber des infrastructures.

Par rapport aux prévisions déjà augmentées de l’année dernière, la plupart des programmes d’extension de la durée de vie des armes sont maintenus au même niveau, mis à part la W80-4 qui progresse fortement (899 millions pour FY2020 alors que 714 millions étaient anticipés l’année dernière). Cette arme, qui devra équiper le LRSO, doit entrer en phase d’ingénierie cette année. Elle a fait l’objet d’un rapport sur son conception et son coût en décembre 2018, qui a entraîné un ajustement budgétaire à la hausse.

La production de composants nucléaires est également en hausse et reste un des points de tension du budget et du plan global d’activités de la NNSA, puisque les objectifs de production d’environ 80 têtes par an d’ici à 2030 sont jugés irréalistes par certains observateurs.Voir notamment les commentaires postés par Stephen Young, Twitter, 25 mars 2019. La NNSA requiert également des ressources supplémentaires dans le domaine de la simulation (+120 millions par rapport à ce qui était envisagé l’année dernière) et de la R&D de manière large.

En termes d’innovation, il convient de noter la fin prévue du programme d’adaptation de la tête W76-2 aux exigences prévues par la NPR 2018. Ce travail n’avait pas fait l’objet d’une demande budgétaire dans le document initial pour FY2019 mais avait été financé par le Congrès à hauteur de 65 millions de dollars. 10 millions sont requis sur 2020 pour finaliser le programme qui devrait être achevé d’ici à la fin 2019. Par ailleurs, 12 millions supplémentaires seraient alloués au programme de gestion de la W80 pour étudier son adaptation à un SLCM.

Là encore, ces requêtes risquent de susciter des débats animés à la Chambre des Représentants où le nouveau président Adam Smith a d’ores et déjà signalé son opposition à la W76-2 et l’intention des Démocrates de la bloquer.Joe Gould, « Smith: Trim budget fat in America’s nuclear triad », Defense News, 12 mars 2019.

Télécharger le bulletin au format PDF

Partager


Sommaire du bulletin n°64

Télécharger le bulletin


Archives du bulletin

Retour à l'accueil du programme