Eléments de réflexion sur l’exercice de la dissuasion nucléaire vis-à-vis de la Corée du nord

Bruno Tertrais, bulletin n°46, septembre 2017

Avec l’accès de la Corée du Nord à la capacité nucléaire, le débat sur le thème « Comment dissuader Pyongyang ? » va sans doute reprendre les termes de ceux des années 1950 vis-à-vis de l’Union soviétique de Staline et des années 1960 vis-à-vis de la Chine de Mao :

  • Un Etat totalitaire est-il sensible à la destruction de masse ?
  • Faut-il limiter au maximum les dommages collatéraux au motif que les populations ne sont en rien « responsables » des actes de leurs dirigeants ?
  • Les stratégies de « décapitation » sont-elles appropriées du fait de la centralisation du pouvoir ? Ou sont-elles au contraire à éviter pour la même raison, du fait du chaos dans lequel serait plongé le pays suite à une hypothétique frappe « décapitante » « réussie » ?
  • Est-il souhaitable de se reposer au maximum sur les stratégies de « limitation des dommages » (défenses anti-missiles, options préemptives contre les forces adverses…) au vu des difficultés qu’il y a à dissuader un tel acteur ?...

Le cas nord-coréen pousse à l’extrême ces interrogations et présente des difficultés particulières :

  • La capitale nord-coréenne est certes le centre du pouvoir et le lieu de résidence de l’élite (sa population est soigneusement « choisie »). Mais la ville est également conçue comme un lieu de résistance, avec des installations très protégées. Le métro de Pyongyang, qui tient une place centrale dans ce dispositif, circule à cent mètres sous terre.
  • Si les déclarations nord-coréennes accordent une place significative à l’escalade nucléaire (« tir d’avertissement » sur Guam, par exemple), les exercices conduits ces dernières années montrent une inquiétante disponibilité du pays à envisager très tôt un emploi massif des armes nucléaires.
  • Un tir nucléaire limité sur une base américaine au Japon ou en Corée du Sud causerait un effet de panique qui pourrait conduire Tokyo et Séoul à exiger un armistice immédiat plutôt qu’une riposte sur le territoire adverse.
  • La Corée du Nord dispose d’une capacité de « résilience » démontrée par l’Histoire : guerre de Corée, famine des années 1990 (la « Marche Difficile »…). Il ne fait guère de doute que le leadership du pays serait prêt au sacrifice de plusieurs millions de personnes.
  • Il est raisonnable de partir du principe que l’arsenal balistique et nucléaire nord-coréen est suffisamment mobile, dispersé et protégé pour nier toute pertinence à une stratégie de préemption massive (première frappe), sauf à ce que les défenses antimissiles déployées dans la région et aux Etats-Unis atteignent un tel niveau de fiabilité que ce risque puisse être pris en temps de guerre (du moins tant que les Nord-Coréens ne disposeront pas de capacité MSBS).
  • L’incompréhension mutuelle des intentions est un élément classique de la situation actuelle. (Comme on le rappelle aujourd’hui, « Saddam Hussein n’était pas suicidaire, mais il s’est suicidé ».) Elle pourrait atteindre des sommets dans la configuration politique actuelle :
    • Kim Jong-un a montré sa disponibilité à la provocation et à la prise de risques; il est régulièrement décrit comme un homme « auquel personne n’a jamais dit non ».
    • Tous les signaux montrent que la politique américaine actuelle est vue avec perplexité du côté nord-coréen, au-delà sans doute de ce qui peut être raisonnablement considéré comme une stratégie efficace de « complication du calcul adverse ».
  • Le jeu de la Chine et celui de la Russie, puissances nucléaires voisines, seraient des facteurs de complication supplémentaires.

Du côté américain, le risque de « découplage » - sans doute un but de la stratégie politique poursuivie par Pyongyang – peut exister du fait de la capacité, désormais, des Nord-Coréens à atteindre le territoire américain. Il est toutefois différent de celui qui existait en Europe dans les années 1970. Sur le plan stratégique, deux différences au moins apparaissent :

  • Les Etats-Unis disposent de défenses antimissiles stratégiques (Alaska, Californie) aptes à compliquer considérablement le calcul nord-coréen (quelle que soit leur efficacité réelle).
  • La capacité de frapper la Corée du Nord depuis la région est mieux assurée que ce n’était le cas en Centre-Europe dans les années 1970 (bombardiers stratégiques depuis Guam et Diego Garcia, possibilité de déployer le F-35 nucléaire…) et il n’y a pas véritablement de souhait sud-coréen de voir des armes américaines de nouveau stationnées sur le territoire en permanence.

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