Escalade nucléaire entre la Corée du nord et les États-Unis : le scénario de Jeffrey Lewis

Jeffrey Lewis , bulletin n°57, septembre 2018

Jeffrey Lewis (Middlebury Institute for International Studies, Monterey) a publié le 6 août – une date qui n’a pas été choisie par hasard – une courte dystopie remarquable, décrivant un scénario d’escalade nucléaire entre Pyongyang et Washington. Elle se présente sous la forme du rapport d’une commission officielle chargée d’enquêter sur « les attaques nucléaires nord-coréennes de 2020 ». L’ouvrage est particulièrement effrayant car il est autant politiquement crédible – s’appuyant sur de nombreux précédents et parallèles historiques – qu’il est techniquement bien informé.

Tout est réaliste dans l’ouvrage de Lewis, jusqu’aux détails inédits (à notre connaissance) sur l’appareil politico-militaire sud-coréen. Il s’agit d’une « guerre par accident » – comme le sont bien des conflits. Un avion de ligne transportant des écoliers sud-coréens est abattu par erreur par la chasse nord-coréenne, sur les nerfs depuis la multiplication des patrouilles aériennes américaines près de la ligne de démarcation. La réaction de l’opinion sud-coréenne incite Séoul à réagir : six missiles balistiques sont tirés en direction d’objectifs politiques et militaires au nord. Mais alors qu’elle est conçue comme délibérément limitée, cette riposte est au contraire perçue à Pyongyang comme le début d’une offensive conjointe entre Washington et Séoul – d’autant plus que les forces américaines sont à ce moment en alerte pour un exercice. Comble de malchance – mais c’est, là encore, un classique de l’escalade des conflits et du « brouillard de la guerre » – les lignes de communication téléphonique sont saturées par la panique qui gagne l’élite nord-coréenne… et le régime craint que ce soit le fait d’une cyber-attaque américaine massive. Pour Kim Jong Il, pas de doute : c’est rien moins que l’invasion de son pays qui se prépare.

Et c’est ce moment que Donald Trump choisit pour tweeter : « LE PETIT HOMME FUSEE NE NOUS EMBETERA PLUS TRES LONGTEMPS ! ». Dès lors, il n’est pas irrationnel, du point de vue de Pyongyang, de tenter le tout pour le tout : cinquante-quatre missiles armés de têtes nucléaires sont lancés sur Séoul, Tokyo, et les bases militaires américaines dans la région. A Washington, ordre est alors donné au commandement des forces stratégiques d’engager une campagne aérienne massive pour réduire la menace balistique et nucléaire nord-coréenne. Ce qui ne fait que renforcer la détermination de Kim Jong Un, qui décide alors de jouer sa dernière carte : il fait tirer treize missiles contre des objectifs militaires et urbains américains (dont sept atteindront leurs cibles). Pensant faire plier l’opinion américaine, qui crierait alors grâce… Bien sûr, ce n’est pas ce qui se passe. Et c’est, logiquement, la fin du régime nord-coréen qui se profile alors.

Quelques rares éléments ne sonnent pas juste dans l’analyse de Lewis. Le président Moon refuse de prévenir Washington de la riposte initiale de Séoul. A aucun moment M. Trump ne semble vouloir envisager sérieusement l’option nucléaire : ni en premier, ni surtout en second après la frappe nord-coréenne. Aucune défense antimissile ne fonctionne en Asie.

Mais, dans l’ensemble, c’est de loin le scénario le plus réaliste qui ait jamais été publié sur une escalade nucléaire en Asie de l’est à l’époque contemporaine. Et un sérieux avertissement à tous ceux qui sont tentés d’admirer la stratégie « novatrice » de M. Trump.

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