États-Unis : le programme LRSO fait-il encore débat ?

Benjamin Hautecouverture, bulletin n°63, mars 2019

L’on se souvient que le lancement du programme LRSO (Long-Range Stand-Off, que la NPR 2018 traduit en Français par : « missile de croisière à longue portée tiré à distance de sécurité ») sous l’administration Obama fut accompagné d’un débat nourri aux États-Unis. Ce débat s’exacerba dans les deux années qui précédèrent la publication du dernier examen de posture nucléaire (Nuclear Posture Review – NPR) en février 2018. En réalité, il prit forme à partir des premières années du siècle en s’inscrivant au plan doctrinal dans le thème des options nucléaires limitées et au plan budgétaire dans celui du dimensionnement et de la ventilation de la modernisation des forces. La forme qu’il prit au cours des quinze dernières années épousa naturellement la dégradation progressive de l’environnement stratégique.

A ce jour, la composante aérienne de la triade stratégique se compose de 66 bombardiers lourds, dont 20 bombardiers stratégiques furtifs B-2A et 46 bombardiers stratégiques B-52H. Seulement 49 de ces 66 bombardiers étaient considérés comme déployés au 5 février 2018.Hans Kristensen, « New Data Shows Detail About Final Phase of US New START Treaty Reductions », FAS, 13 janvier 2018. 7 B-2A et 10 B-52H sont considérés comme non déployés, et 41 B-52H sont équipés avec des armements conventionnels (tels que le missile de croisière de longue portée conventionnel JASSM-ER).Données du département d’État au titre du Traité New START, Département d’État, juillet 2018. Chaque B-52 peut emporter jusqu’à 20 missiles de croisière. À partir de 1982, les B-52H furent équipés de missiles de croisière (ALCM) AGM-86. D’après la NPR 2018, si « grâce à ces missiles, les B-52H peuvent rester hors de portée des systèmes de défense aérienne de l’adversaire et garder leur efficacité […], les ALCM ont dépassé de plus de 25 ans leur durée de vie nominale et sont confrontés à des systèmes de défense aérienne en amélioration constante. »NPR 2018, résumé analytique, version française, février 2018. Par ailleurs, un nouveau bombardier furtif, le B-21 Raider développé par Northrop-Grumman, commencera à remplacer les bombardiers à capacités nucléaire et conventionnelle à partir du milieu de la prochaine décennie. Les B-21 Raider seront capables de délivrer la bombe B61-12 ainsi que le futur missile LRSO.

S’agissant du programme LRSO, le début de l’année 2019 est marqué par le commencement du développement de l’intégration et de la phase d’essais du système sur la flotte de B-52H de l’USAF. Cette phase devrait durer jusqu’à la fin de l’année 2023 (une année additionnelle est d’ores et déjà provisionnée). Elle comprendra le développement et les essais de matériels et logiciels aéronautiques, la logistique, l’entraînement et le soutien à la gestion de programme et sera opérée dans les installations de Boeing à Oklahoma City. Le contrat de 250 millions de dollars passé par l’USAF avec Boeing pour la réalisation de cette phase a été rendu public par le département de la Défense début mars 2019.Source : USDOD, Contracts for March 13, 2019. A l’été 2017, Lockheed Martin et Raytheon avaient reçu respectivement 900 millions de contrats pour développer des concepts concurrents dont un devrait être retenu en 2022. Le programme LRSO est prévu pour être développé durant neuf ans (2 fois 54 mois), avant une phase de production de 5 années précédant l’entrée en service. Il est encore dans sa phase de maturation technologique et de réduction de risque (TMRR) lancée en 2017. Il devrait être opérationnel pour 2030. Selon les prévisions actuelles, les bombardiers nucléaires stratégiques déployés de la flotte de B-52HDonnées du département d’État au titre du traité New START, juillet 2018, op. cit. en seront équipés ainsi que le B-2 Spirit et le B-21 Raider.

Pour mémoire, l’origine du programme LRSO remonte à la demande d’information (« Request for Information », RFI) faite par l’Air Force en janvier 2005 s’agissant de concepts et technologies applicables à un missile de croisière nucléaire amélioré (« Nuclear Enhanced Cruise Missile », ECM). Le programme fut approprié dans le budget 2011 du Département de la Défense« YAGM-180/YAGM-181 Lon-Range Standoff Weapon LRSO », GlobalSecurity.org, 22 novembre 2018. et continue de l’être chaque année dans une phase croissante qui devrait atteindre un pic pour l’année fiscale 2020. 664,9 millions de dollars ont été appropriés l’année dernière pour l’année fiscale 2019.Program Acquisition Cost by Weapon System, United States Department of Defense, Fiscal Year 2020 Budget Request, Office of the Under Secretary of Defense, Comptroller/ Chief Financial Officer, Mars 2019. A ce jour, le programme LRSO suit son cours au plan budgétaire sans interruption ni inflexion significative.

En 2005,L’Air Force examinait en 2005 le rôle futur des missiles de croisière dans le cadre de la préparation de la « Quadrennial Defense Review » qui fut publiée en 2006. la demande d’information de l’Air Force sur un ECM poursuivait 11 objectifs :

  1. Accroître la fiabilité des missiles de croisière en service ;
  2. Incorporer des concepts de commandement et contrôle avancés ;
  3. Porter une charge nucléaire en respectant les certifications requises ;
  4. Offrir des améliorations en matière de sécurité et de sûreté nucléaires ;
  5. Soutenir des missions de frappes globales ;
  6. Traiter une variété de cibles ;
  7. Traiter des cibles dans la profondeur au sein d’environnements futurs hautement menaçants, y compris en termes d’anti-accès ;Le concept « Anti-Access/Aera Denial » (A2/AD) était apparu aux États-Unis deux ans plus tôt, en 2003.
  8. Réduire la portée minimale et accroître la portée maximale des missiles de croisière en service ;
  9. Améliorer la précision ;
  10. Pouvoir être emporté par des bombardiers stratégiques et être décliné pour d’autres plates-formes ;
  11. Exploiter les régimes d’altitude et de vélocité.

La NPR 2010 ne formula pas encore une position définitive au sujet d’un ECM, indiquant qu’une décision devrait être prise sur le point de savoir s’il faudrait une solution de remplacement et laquelle.« whether and (if so) how ». Alors, le débat s’étoffa autour de la solution LRSO dans un environnement stratégique bientôt marqué par l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, une rhétorique nucléaire russe nouvellement agressive, une suspicion croissante à l’égard de violations par la Russie de ses obligations au titre du traité FNI (missile de croisière à capacité duale SSC-8), et une accélération des programmes balistique et nucléaire nord-coréens, sur fond de modernisation tous azimuts des capacités stratégiques chinoises.

Il convient d’abord de rappeler que l’Air Force et a fortiori l’US STRATCOM ont jusqu’à présent été très discrets sur le LRSO, expliquant qu’il s’agit de laisser les adversaires des États-Unis dans le doute sur les capacités futures du nouveau système et les technologies employées. L’on sait que le missile devrait être extrêmement furtif, plus précis que l’AGM-86, qu’il ne s’agira pas d’un engin hypersonique, la technologie n’étant pas prévue pour être opérationnelle à temps. Un millier de pièces devraient être produites. La version nucléaire sera équipée de la tête améliorée W80‑4 opérable dans un environnement « GPS-Denied ». Le système devrait être conçu pour une durée de vie de 30 ans (horizon 2060).

Schématiquement, les partisans du LRSO défendent depuis lors l’idée selon laquelle la composante aérienne de la triade stratégique américaine est la mieux dimensionnée pour répondre à des menaces issues de puissances émergentes et moyennes, ainsi que pour dissuader un usage limité ou pour mener des opérations dans tout type d’échange nucléaire limité en cas de conflit régional. La perception d’inflexions doctrinales russes dans le sens de l’employabilité d’une arme nucléaire de faible puissance depuis l’arrivée au pouvoir du président Poutine figure en toile de fond comme argument ultime au plan stratégique.Voir par exemple « Some have argued that a new nuclear-capable air-launched cruise missile is needed to allow future presidents the “flexibility” to engage Russia or China in limited nuclear war. » William J. Perry et Andy Weber, « Mr. President, kill the new cruise missile », The Washington Post, 15 octobre 2015. Dans ce cadre, la solution LRSO serait la meilleure pour des raisons de coût, parce qu’une hypothétique extension du AGM-86 ALCM après 2040 ne répondrait pas de manière satisfaisante à l’incertitude sur la survivabilité de l’arme contre des défenses aériennes modernes, et parce que l’ALCM ne serait plus compatible avec le futur bombardier furtif pénétrant B-21. Par ailleurs, le LRSO imposerait aux adversaires des États-Unis d’investir massivement dans un réseau de défenses aériennes à la fois vaste et dense et fournirait un argument dans de futurs pourparlers stratégiques.

À l’inverse, les détracteurs du programme LRSO, très nombreux aux États-Unis comme en Europe, nourrirent le débat à l’instar du secrétaire à la Défense de 1994 à 1997 William J. Perry qui co-signa en octobre 2015 avec Andrew C. Weber, secrétaire à la Défense adjoint en charge des programmes nucléaire, chimique et biologique de 2009 à 2014 et à ce titre directeur du Conseil sur les armes nucléaires (« Nuclear Weapons Council ») un argumentaire très critique contre le LRSO : « Because they can be launched without warning and come in both nuclear and conventional variants, cruise missiles are a uniquely destabilizing type of weapon. President Obama can lead the world to a stabler and safer future by canceling plans for a new U.S. nuclear-capable cruise missile. Moreover, taking such a step — which would not diminish the formidable U.S. nuclear deterrent in the least — could lay the foundation for a global ban on these dangerous weapons. » Le même argument avait été développé deux ans plus tôt par le secrétaire d’État à la Défense britannique Philip Hammond.

Parmi les critiques qui furent adressées au programme LRSO figurèrent en particulier les suivantes : un LRSO serait inutile du fait du renouvellement des autres options aériennes stratégiques (futur B-21, bombe B-61-12) ; les futurs bombardiers furtifs seront capables d’atteindre tout type de cible en profondeur ; une version nucléaire du LRSO ne va pas dans le sens historique de la minimisation du rôle des armes nucléaires dans la politique de défense américaine ; il s’agit d’un système déstabilisant parce qu’il permet une frappe de décapitation sans préavis et parce que les versions conventionnelle et nucléaire du système peuvent être confondues en temps de crise. Par ailleurs, toute option de frappe nucléaire limitée accroît par nature le risque d’usage en abaissant le seuil d’emploi. Enfin, mettre un terme au développement de ce type de système irait dans le sens d’un futur régime d’interdiction des missiles de croisière à capacité nucléaire, qui est l’un des enjeux de la lutte contre la prolifération des missiles.

Dans ce débat, le soutien de la NPR 2018 au LRSO fut finalement sans équivoque alors que les positions publiques du secrétaire à la Défense Mattis au cours de l’année 2018 avaient laissé planer un doute sur les choix finaux du Pentagone. « Le programme de remplacement des missiles de croisière LRSO, indique le document, maintiendra pour l’avenir la capacité de la force de bombardiers d’emporter des armes tirées à distance de sécurité qui peuvent pénétrer des systèmes perfectionnés de défense aérienne intégrée et y résister, appuyant ainsi l’efficacité à long terme de la composante aérienne. »NPR 2018, résumé analytique, version française, p. 8. L’accent mis par la NPR 2018 sur les besoins de flexibilité et de discrimination dans les missions de frappe nucléaire trouvait dans la solution LRSO un prolongement opérationnel nourrissant in fine l’objectif de « liberté d’action » dont doit disposer le président des États-Unis.

Si l’année qui précéda la publication de la NPR 2018 mena le débat sur le LRSO à son point d’orgue, la controverse n’est certainement pas éteinte alors que le programme est toujours dans sa phase de développement. Introduisant un article sur ce thème au mois de juillet 2018, le directeur de la publication de Air Force Magazine John A. Tirpack écrivait que le LRSO est « l’élément le plus controversé du plan de modernisation de la composante stratégique de l’Air Force ».John A. Tirpak, « Cruise Missile Controversy », Air Force Magazine, juillet 2018 Cela étant dit, le soutien au LRSO est désormais largement bipartisan au Congrès.Pour mémoire, la Chambre des Représentants avait requis 699,9 millions de dollars en R&D pour l’année fiscale 2019, le Sénat 624,9 millions, alors que l’administration Trump demandait 614,9 millions pour cette année. Le débat outre-Atlantique est aujourd’hui cantonné à la communauté stratégique civile. Sauf surprise stratégique majeure, l’on voit désormais mal comment le LRSO, initié sous l’administration Obama, repris et conforté par l’administration Trump, pourrait être entravé dans son développement programmatique alors que le débat outre-Atlantique s’est partiellement reporté sur l’option d’un nouveau missile de croisière naval à charge nucléaire désormais ouverte par la dernière NPR.« (…) Les États-Unis vont chercher à se doter d’un SLCM à charge nucléaire, en tirant parti des technologies existantes pour en assurer l’efficacité par rapport au coût. Ce SLCM fournira une présence régionale non stratégique nécessaire, une capacité de réponse assurée. Il fournira également une réponse respectant le contrôle des armements au non-respect par la Russie du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, à son arsenal nucléaire non stratégique et à ses autres comportements déstabilisateurs. Dans le NPR de 2010, les États-Unis ont annoncé le retrait du service de leur précédent SLCM à charge nucléaire, qui avait pendant des décennies contribué à la dissuasion et à l’assurance envers les alliés, en particulier en Asie. Nous allons prendre immédiatement des mesures pour rétablir cette capacité en entamant une étude des capacités qui mènera à une Analyse des alternatives pour le développement rapide d’un SLCM moderne. » NPR 2018, résumé analytique, version française, p. 11.

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