Eyes Tight Shut: European Attitudes Towards Nuclear Deterrence

Manuel Lafont Rapnouil, Tara Varma, Nick Witney, bulletin n°61, janvier 2019

Une idée principale sous-tend cet article : l’Europe ne peut pas atteindre l’« autonomie stratégique » (« strategic autonomy ») à laquelle elle prétend si elle n’acquiert pas une force nucléaire de dissuasion qui lui soit propre. La question de savoir si l’Europe doit acquérir son propre moyen de dissuasion demeure l’objet de controverses – mais plus problématique encore est le manque de discussion sur ce sujet. Un grand nombre de pays n’ont pas remis en question leur avis sur ce problème depuis des années. Pourtant le contexte géopolitique a depuis largement évolué : la Russie est de plus en plus perçue comme une menace par les pays européens du fait de son comportement agressif envers ses voisins, les États-Unis se retirent de plusieurs de leurs engagements passés, ce qui remet en cause la crédibilité des garanties de sécurité qu’ils offrent à leurs alliés européens, la Corée du Nord travaille au développement de missiles de plus en plus perfectionnés et apparaît de manière générale comme un acteur déstabilisant dans la région, un risque de prolifération accru est présent au Moyen-Orient – plus particulièrement en Iran –, alors qu’un nouvel élan vers l’abolition complète des armes nucléaires vient d’être formalisé par le Traité d’Interdiction des Armes Nucléaires (TIAN) ainsi que par de nombreuses discussions sur cette thématique aux Nations Unies. Dans ce contexte, cet article appelle à renouveler le débat sur les armes nucléaires en Europe.

Il apparaît que les pays européens sont globalement en faveur du désarmement. Mais pour mieux comprendre la position de chaque pays, les auteurs ont procédé à une série d’entretiens qui leur a permis de dresser la typologie suivante :

  • Les « true believers» (France, Pologne, Roumanie, Royaume-Uni) soutiennent fortement un moyen de dissuasion propre à l’Europe.
  • Les « pragmatiques » (Belgique, Estonie, Italie, Lituanie, Lettonie, République tchèque) reconnaissent le rôle et l’importance de la dissuasion nucléaire dans le contexte de la stratégie de défense de l’OTAN.
  • Les « conflicted» (Allemagne, Pays-Bas, Suède) sont confrontés à une forte divergence entre les opinions de leurs populations, plutôt en faveur d’un désarmement total et global, et de leurs gouvernements qui se montrent, eux, ouverts à la dissuasion nucléaire en conséquence du contexte international actuel.
  • Les « conformistes » (Croatie, Danemark, Espagne, Grèce, Hongrie, Luxembourg, Portugal, Slovaquie, Slovénie) s’alignent avec la position de l’OTAN sur les thématiques nucléaires.
  • Les « neutres » (Autriche, Irlande, Malte, Chypre, Finlande) rejettent l’idée d’une force nucléaire de dissuasion européenne.

Cinq facteurs expliquent les différentes positions des pays sur la question d’un moyen de dissuasion nucléaire : la perception de la Russie comme une menace, l’incertitude croissante liée aux garanties de sécurité américaines, les risques de prolifération (en particulier de la Corée du Nord), le risque grandissant du terrorisme nucléaire, et enfin le risque d’accident militaire nucléaire (qui préoccupe particulièrement Malte et la Finlande). De plus, les pays européens sont divisés sur la question du TIAN, même si la plupart des pays interrogés, en particulier ceux qui font partie de l’OTAN, y sont fortement opposés. Même sur la question du désarmement, au-delà du consensus global mais vague qui tend à y être en faveur, les pays européens adoptent des points de vue variés et se positionnent sur un large spectre allant du soutien général aux dynamiques de réduction et de non-prolifération nucléaires à l’abolition totale de ce type d’armements. Globalement, les auteurs regrettent particulièrement le manque d’attention porté à cette problématique, s’exprimant principalement par un niveau de débat largement insatisfaisant.

Dès lors, la question de l’acquisition d’un moyen de dissuasion au niveau européen reste ouverte. Le problème n’est pas seulement de savoir si l’Europe devrait avoir sa propre force nucléaire de dissuasion nucléaire ; il faut également se demander comment une telle force pourrait être acquise : le Royaume-Uni et la France pourraient-ils fournir un parapluie nucléaire fiable aux autres pays européens ? Si oui, comment réagiraient les États-Unis ? L’Europe serait-elle crédible – en particulier aux yeux de la Russie ? À quel prix la France et le Royaume-Uni accepteraient-ils de fournir des garanties de sécurité aux autres pays européens ? Et qu’en sera-t-il du rôle de la Grande-Bretagne dans le contexte du Brexit ? Toutes ces questions doivent selon ce rapport être traitées, mais resteront sans réponse tant que les pays européens ne sont pas disposés à clairement se les poser et à engager des discussions profondes et constructives sur la dimension nucléaire de la défense de l’Europe. Si les efforts déployés par la France et le Royaume-Uni depuis quel­ques années pour se consulter plus régulièrement sur les thématiques nucléaires sont pour les auteurs louables, la coopération en ce domaine se doit d’être approfondie afin que ces deux pays puissent offrir des garanties de sécurité crédibles à leurs confrères européens. De l’autre côté, les pays européens dans leur ensemble se doivent à leurs yeux de s’intéresser plus fortement à la possibilité de développer une force nucléaire proprement continentale à partir des capacités britanniques et françaises – et cela commence avec un dialogue approfondi entre les pays concernés.

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