How Strong Is the Nuclear Taboo Today ?

Bruno Tertrais, bulletin n°58, octobre 2018

Mme Nina Tannenwald, professeure à la Brown University, est connue pour avoir conceptualisé la notion de tabou nucléaire et publié un ouvrage éponyme en 1999. Pour elle, une « inhibition normative » a empêché les Etats-Unis d’utiliser l’arme nucléaire depuis 1945.

Elle revisite aujourd’hui ce concept dans une réflexion déclinée en deux formats, l’une dans Foreign Affairs, et l’autre, plus longue, dans The Washington Quarterly. Pour Nina Tannenwald, « le tabou nucléaire est au cœur de l’ordre normatif » nucléaire et s’est répandu au-delà des Etats-Unis. Ses conséquences ont été de :

  • Délégitimer l’emploi de l’arme nucléaire comme un moyen militaire,
  • Contribuer à l’établissement d’une relation stable de dissuasion mutuelle avec Moscou,
  • Affaiblir la dissuasion entre Etats nucléaires et Etats non-nucléaires,
  • Rendre plus difficiles les menaces nucléaires ouvertes,
  • Contribuer à délégitimer la prolifération nucléaire.

Mme Tannenwald voit aujourd’hui deux changements inquiétants :

  • La multiplication des « menaces nucléaires de nature belliqueuse » et le changement de ton des dirigeants dans leurs déclarations publiques.
  • La « relégitimation » des armes nucléaires, qu’elle attribue à trois facteurs : la politique nucléaire de Trump, un « gigantesque bon en arrière », avec la fin du critère des circonstances extrêmes et le renouveau de la notion de « supériorité stratégique » ; l’oubli des dangers nucléaires, avec le passage du temps ; et l’abaissement du seuil nucléaire dans les doctrines.

Dans cette optique, elle estime que le Traité d’interdiction peut contribuer à renforcer le tabou nucléaire, souscrivant à l’idée selon laquelle « on n’a pas attendu l’avis des fumeurs pour interdire la cigarette » dans les lieux publics. Les travaux de Mme Tannenwald sont de grande qualité et sa thèse du « tabou » mérite toute l’attention (même si on peut lui préférer celle de la « tradition de non-emploi » attribuée à T. V. Paul). Il est d’autant plus regrettable qu’elle se fourvoie largement dans cette analyse :

  • La thèse de « l’oubli nucléaire », séduisante sur le papier (et sans doute valable dans le cas de certains dirigeants, notamment en Russie), n’est pas totalement convaincante du fait du retentissement de la campagne sur les « effets humanitaires » de l’emploi des armes nucléaires.
  • Plus problématique est l’erreur de caractérisation de la politique de M. Trump : le critère des circonstances extrêmes est toujours en vigueur ; et l’administration Obama validait, dans les faits, la supériorité stratégique (« Second-to-None »).
  • La thèse selon laquelle il y aurait un abaissement généralisé du seuil nucléaire, quoique populaire, est très mal étayée.
  • L’approbation de la comparaison sur l’interdiction de la cigarette est inappropriée : les Etats non-nucléaires ne disposent d’aucun pouvoir de contrainte sur les Etats nucléaires.

Enfin, on aurait aimé que Mme Tannenwald fasse une comparaison avec l’abaissement possible du tabou sur les armes chimiques et biologiques (Sarin, Novichok, VX…).

Au fond, cette analyse et révélatrice de la regrettable politisation du débat stratégique américain, exacerbée sous le mandat de M. Trump.

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