ICAN : le nouveau visage du combat abolitionniste

Emmanuelle Maître, bulletin n°49, décembre 2017

Lauréat du prix Nobel de la paix, l’ICAN s’impose comme la nouvelle figure de proue du combat abolitionniste, et a acquis une grande visibilité internationale en raison de son engagement pour l’adoption d’un instrument juridique interdisant les armes nucléaires.

L’International Campaign for the Abolition of Nuclear Weapons (ICAN) a été initiée en 2006 en Australie par des responsables de l’IPPNW (International Physicians for the Prevention of Nuclear War) et a été officiellement lancée en 2007 avec la création d’un site internet, la coordination avec différentes autres organisations abolitionnistes et l’organisation des premières manifestations. Sous l’impulsion de Felicity Hill, le mouvement a pris une envergure internationale le 30 avril 2007 à Vienne. Alternant entre participations aux forums officiels (comités préparatoires et conférence d’examen), manifestations populaires et préparation de matériel pédagogique, le réseau a engrangé le soutien de personnalités (Dalaï Lama, Ban Ki Moon, Herbie Hancock, …).

Son objectif affiché a été l’adoption d’un traité, et cette ambition s’est construite en une décennie autour d’un lobbying efficace auprès d’Etats en mesure de relayer ce combat, de publications et de diffusion de documentations sur ce thème, de pétitions, sondages d’opinion et organisations d’événement… L’ICAN a participé activement à l’organisation des trois conférences sur l’impact humanitaire des armes nucléaires, à Oslo (2013), Nayarit (2014) et Vienne (2014). Cette nouvelle approche, centrée sur les conséquences potentielles de l’utilisation d’une arme, s’est construite autour de déclarations du Président du Comité Internationale de la Croix Rouge Jakob Kellenberger, lors de la Conférence d’Examen du TNP de 2010. Il y insistait sur l’incompatibilité des armes nucléaires avec le droit des conflits armés. Elle a notamment été reprise par le gouvernement norvégien qui a organisé la première conférence à ce sujetAlexander Kmentt, « The development of the international initiative on the humanitarian impact of nuclear weapons and its effect on the nuclear weapons debate », International Review of the Red Cross, vol. 97, n°899, p. 681–709, 2015..

L’ICAN a grandi en adoptant cette perspective, et en abandonnant les discussions sur la sécurité et la dissuasion pour se focaliser sur le risque intrinsèque représenté par les armes nucléaires. En valorisant des travaux scientifiques sur des scénarios de frappe et en ressuscitant les thèses sur l’hiver nucléaire, l’organisation est parvenue à renouveler le discours classique des abolitionnistes. Elle a aussi réussi à bénéficier du soutien et de l’expérience d’autres organisations expertes en droit humanitaire, notamment les campagnes ayant abouti à l’interdiction des armes à sous-munition et des mines antipersonnelAnne I. Harrington, Eliza Gheorghe et Anya Loukianova Fink, « What arguments motivate citizens to demand nuclear disarmament? », Bulletin of the Atomic Scientists, vol. 73, n°4, p. 255-263, 2017..

Les responsables de l’ICAN estiment qu’une part importante de leur succès réside dans cette décision d’adopter une perspective humanitaire et de faire pression sur des Etats pour lesquels ces considérations ont une importance. De manière concrète, les coordinateurs de la campagne internationale ont joué un rôle important de promotion et d’information des discussions entamées en 2016 sur la rédaction formelle d’une interdiction de posséder des armes nucléairesCivil Society and Disarmament 2016, Civil Society Engagement in Disarmament Processes: The Case for a Nuclear Weapons Ban, UNODA, United Nations, 2016.. Cette influence est notamment plus importante dans les pays ayant de faibles ressources diplomatiques, et a été facilitée par la mise en place de fascicules et argumentaires génériques ou personnalisés pour chaque Etat de l’ONU et pouvant être utilisés par les militants des structures nationalesVoir par exemple le Campaigners’s Kit ou From nuclear weapons-free Aotearoa New Zealand to a nuclear weapons-free world, décembre 2013..

Au niveau international, l’ICAN regroupe désormais 468 partenaires dans 101 pays. Elle est dirigée par un comité de pilotage qui comprend 10 associations internationales ou locales. Le comité est en charge de la stratégie d’ICAN et des relations avec les associations partenaires, qui peuvent rejoindre la campagne dans un format assez souple. Une équipe réduite de quelques salariés gère la campagne au quotidien, actuellement sous la direction de Beatrice Fihn. Au niveau budgétaire, les différentes associations qui composent ICAN et en particulier les branches nationales sont indépendantesJean Guisnel, « Nous ne pouvons pas faire l'impasse sur un débat sur l'arme nucléaire », Le Point, 10 décembre 2017.. Historiquement le gouvernement norvégien a été un des principaux financeurs de l’ICAN au niveau global, en étant par exemple à l’origine de 86% de ses fonds en 2015 (CHF 808,895)Bjørn H. Amland, « How Norway crippled Nobel laureate ICAN by cutting vital funding », Development Today, 8 décembre 2017.. Le gouvernement a cependant souhaité mettre fin à sous soutien en 2016, arguant du fait que l’aide au développement doit être dédiée en priorité à l’éradication de la pauvreté et non au désarmementBørge Brende, « Ytre press vil neppe bidra til å avskaffe atomvåpen », Aftenposten, 12 octobre 2017.. Cela s’est traduit par une réduction sensible de son budget (CHF 354,000 en 2016). D’autres donneurs ont été trouvés (gouvernements autrichien, 14.000€ en 2016, suisse, Saint-Siège) ou des fondations (Fondation Plougshares, soutien de 40 000$ en 2016 et 20 000$ en 2017, Heinrich Böll Stiftung, …) et donneurs particuliersFrançois d’Alançon, « Qu’est-ce que l’ICAN, le lauréat du prix Nobel de la paix ? », La Croix, 6 octobre 2017.. Les associations locales, comme ICAN France, reçoivent des financements notamment en lien avec des projets particuliers, comme Erasmus + (Commission européenne) pour l’organisation de l’ICAN Youth Academy, micro-fundraising pour participer à la remise du prix Nobel de la paix à Oslo.

En ce qui concerne ICAN France, l’association créée officiellement en 2013 mais active depuis 2009, comprend une équipe de salariés très réduite et un comité d’animation qui inclut quelques représentants des autres organisations abolitionnistes françaises. Les salariés et bénévoles sont pour beaucoup jeunes diplômés ou étudiants, certains ont une expérience sur les questions de désarmement et ont notamment travaillé sur la question des mines antipersonnel. Malgré une visibilité médiatique incontestable sur le second semestre 2017, la branche française reste assez modeste dans les initiatives entreprises qui ont été pour l’essentiel l’organisation d’un séminaire de 3 jours « ICAN Youth Academy » à Paris en octobre 2016 destiné à faire rencontrer et échanger des militants européens. Quelques conférences ont également été proposées dans des universités françaises, avec des débats assez variés selon le profil des étudiants y participant. Le mouvement reste principalement incarné dans les médias par Jean-Marie Collin, membre du comité de pilotage.

L’étude du cas français montre une assez forte décentralisation des associations nationales par rapport à la « tête » de la campagne à Genève, et ce malgré des événements de cohésion régulièrement organisés pour rassembler les militants, par exemple en 2014 avec la venue de 600 participants à Vienne. Il illustre qu’également le fait que si ICAN est parvenu à l’échelle mondiale à faire aboutir le projet ancien de combler le « vide juridique » et interdire les armes nucléaires, son impact dans les Etats dotés reste limité. Cela ne doit pas dissimuler les résultats obtenus par la campagne, qui a réussi en seulement 10 ans à réinsuffler une certaine dynamique dans le combat abolitionniste et à en « dépoussiérer » sensiblement l’image. Cette réussite est notamment due à sa capacité à se centrer sur un objectif précis, adopter une perspective humanitaire et développer un argumentaire séduisant pour les Etats ciblés. Reste à savoir si l’organisation parviendra à pérenniser sa vitalité actuelle et à résister à une baisse de motivation possible suite à l’entrée en vigueur du TIAN. Parmi les autres écueils, il s’agira de gérer l’intégration au sein des autres organisations opposées aux armes nucléaires et de mobiliser dans la durée, notamment parmi les jeunes générations, un défi constant pour ce combat bien précis.

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