Inde et stratégie de contre-force : deux contre-points

Emmanuelle Maitre , bulletin n°63, mars 2019

En novembre 2018, le bulletin évoquait les interrogations politiques et stratégiques qui se posent autour de la doctrine de non-emploi en premier en Inde.Emmanuelle Maitre, « Le « non-emploi en premier » : éternel débat de la dissuasion indienne », Bulletin n°59, Observatoire de la dissuasion, novembre 2018. Plusieurs publications récentes apportent de nouveaux éclairages autour de cette question. Tout d’abord, Christopher Clary et Vipin Narang ont développé leurs thèses déjà connues dans une nouvelle publication.Christopher Clary et Vipin Narang, « India’s Counterforce Temptations », International Security, vol. 43, n°3, hiver 2018-2019. Pour ces deux spécialistes de la région, il y a clairement un glissement en Inde vers une stratégie de contre-force qui non seulement n’est pas compatible avec la doctrine officielle mais en plus présente un sérieux risque en termes de stabilité.La FRS reviendra plus longuement sur la stratégie indienne dans une note qui sera livrée dans les semaines qui viennent.

Alors qu’il a parfois été question de développements encouragés par les organisations scientifiques et militaires, comme la DRDO, les deux auteurs pensent qu’il s’agit désormais d’une modification volontaire, en se basant sur plusieurs éléments. Leur constat de départ est classique : l’Inde serait insatisfaite de la situation de dissuasion actuelle sur le sous-continent. En effet, rien ne dissuaderait Islamabad de mener des actions terroristes sur le territoire indien, puisque New Delhi ne pourrait pas conduire de frappes de représailles, en particulier à cause des armes nucléaires tactiques pakistanaises. Une volonté d’action punitive conventionnelle, de l’ordre de celle imaginée par le concept de Cold Start, serait en effet risquée puisque le Pakistan pourrait déclencher l’escalade nucléaire à partir de ses armes nucléaires tactiques Nasr.

Dans ce type de scénario, l’Inde aurait trois options : une riposte massive, qui correspond à la stratégie actuelle mais est considérée comme manquant de crédibilité, une riposte limitée, qui aurait l’inconvénient de rendre l’initiative au Pakistan, ou encore une posture de contre-force stratégique préemptive, qui permettrait de supprimer le risque de représailles pakistanaises en éliminant les quelques dizaines de missiles de longue portée à capacité nucléaire.

Narang et Clary remarquent que cette dernière stratégie est de plus en plus soutenue par des responsables et penseurs indiens, qui estiment que c’est le seul moyen de retrouver un espace d’intervention conventionnelle, de répondre aux attaques terroristes et de concrétiser le concept Cold Start. Beaucoup jugent que ce n’est pas incompatible avec la doctrine actuelle, mais qu’il s’agit d’une interprétation extensive. Pour les auteurs, plusieurs déclarations et développements capacitaires accréditent cette idée.

En termes de doctrine, peu ont appelé à un abandon clair de la doctrine de non-emploi en premier, mais pour Narang et Clary, le livre de Shivshankar Menon, publié en 2016, est révélateur de l’état d’esprit ambiant.Shivshankar Menon, Choices: Inside the Making of India’s Foreign Policy, Washington, D.C.: Brookings Institution Press, 2016.

Ces écrits confortent les appels du Lt Gen. B.S. Nagal en faveur d’options de contre-force préemptives datant de 2009.Lt. Gen. B.S. Nagal, « Checks and Balances », Force, juin 2014. Ces stratégies de contre-force seraient a priori nucléaires, car cela reviendrait moins cher et serait plus efficace au vu des difficultés actuelles de l’Inde à mener des frappes conventionnelles de très grande précision.

Au-delà du soutien de ces personnalités importantes à une stratégie de contre-force préemptive, l’évolution de l’arsenal pointerait également à un abandon de la doctrine actuelle.

En particulier, l’accroissement du nombre d’armes, le développement de missiles de longue portée qui peuvent également être utilisés sur des trajectoires raccourcies ainsi que des missiles de courte portée (Prahaa et Shourya), ou encore la production de têtes mirvées et plus précises seraient utiles pour cibler les armes stratégiques pakistanaises. L’amélioration nette des capacités ISR et de C2, avec des efforts menés pour stocker des armes a priori avec leurs têtes dans des canisters mais aussi dans les SNLE, jouerait également un rôle dans ce sens. Enfin, les investissements réalisés en matière de défense antimissile seraient cohérents avec ce changement stratégique, puisqu’ils permettraient d’intercepter les quelques capacités ayant survécu à une frappe de décapitation.

Narang et Clary s’inquiètent de cette évolution et des réactions en chaîne pakistanaises. De fait, ils jugent que l’avantage stratégique escompté par New Delhi ne serait pas durable et ne justifierait pas les risques dans le court terme. Ainsi, les deux experts estiment beaucoup trop optimiste la perception indienne de pouvoir détruire les capacités pakistanaises. Par ailleurs, cette doctrine préemptive pourrait conduire à une instabilité de première frappe où les adversaires pourraient être incités à conduire une escalade nucléaire pour éviter de perdre cette capacité. En temps de paix, ce glissement intensifierait la course aux armements et pourrait pousser le Pakistan à accroître son arsenal et à disperser et dissimuler ses forces sur terre et sur mer.

Si ce changement de stratégie était confirmé, cela aurait plusieurs implications théoriques. Tout d’abord, l’Inde deviendrait la première puissance régionale à adopter ce type de stratégie. Deuxièmement, cela conforterait les analyses selon lesquelles les évolutions technologiques en cours favoriseraient les stratégies de contre-force.« The New Era of Counterforce: Technological Change and the Future of Nuclear Deterrence », Bulletin n°43, Observatoire de la dissuasion, mai 2017. Par ailleurs, la situation serait plus instable que lors de la Guerre froide du fait de la prégnance du risque de conflit infra-conventionnel entre l’Inde et le Pakistan.

D’autres analystes ont également souligné récemment ces éléments qui semblent pointer à une stratégie de contre-force, ou tout au moins à créer une forte ambiguïté sur la doctrine indienne réelle.Frank O’Donnell et Debalina Ghoshal, « Managing Indian deterrence: pressures on credible minimum deterrence and nuclear policy options », The Nonproliferation Review, février 2019.

Les déclarations publiques sont également remarquées, tout comme les derniers développements capacitaires rendus publics par la DRDO. Les annonces faites autour du système Pinaka, comme ayant potentiellement une double capacité, sont en particulier notées. Les auteurs s’intéressent également à l’intérêt pour la défense antimissile et la recherche par l’Indian Air Force d’une capacité de contre-force conventionnelle qui pourrait être en particulier utilisée contre les Nasr.

Si l’adoption d’une stratégie de contre-force par New Delhi est loin d’être reconnue par l’ensemble des observateurs, l’évolution des capacités en particulier suscite des interrogations croissantes. Islamabad en particulier semble persuadé de la volonté indienne de préparer des scénarios de frappes préemptives. Les avis convergent davantage sur le caractère volontaire de ce glissement. En effet, certains insistent sur le caractère irréaliste d’une telle stratégie, au vu de la faiblesse numérique actuelle de l’arsenal indien, et estiment donc impossible un changement officiel de doctrine.Rajesh Rajagopalan, « India’s Nuclear Strategy: A Shift to Counterforce? », Observer Research Foundation, 30 mars 2017.

En passant de la théorie à la pratique, il convient néanmoins de noter que la récente crise entre l’Inde et le Pakistan (14 février – 1er mars) a montré la capacité de New Delhi à prendre l’initiative d’une attaque contre-terroriste dans l’espace aérien contrôlé par son adversaire. Cette initiative, qui n’a pas donné lieu à une escalade, doit peut-être cependant être considérée comme un cas singulier. En effet, le durcissement politique et militaire du Pakistan pourrait ne plus offrir une telle tolérance à l’avenir.

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