L’Inde : puissance nucléaire intercontinentale

Emmanuelle Maitre, bulletin n°54, mai 2018

Bien que l’Inde n’ait jamais réalisé d’essai de missiles sur une portée supérieure à 5500 km, elle est généralement considérée comme la septième puissance intercontinentale à part entière[1] depuis les tirs réussis du missile Agni-V dont la portée supposée pourrait atteindre ce palier[2]. Cette capacité n’est en réalité contestée que par certains analystes chinois, qui se montrent sceptiques sur les caractéristiques techniques du système et estiment que l’Agni-V est bien inférieur à ses équivalents chinois[3].

L’Agni-V est un missile à trois étages tiré depuis un TEL. La portée théorique pourrait être située entre 5500-5800 km (la portée réelle est classifiée) et la charge du missile a été évaluée à 1,5 tonne[4]. Sa longueur est estimée entre 17,5 mètres et 20 mètres et son diamètre entre 2 mètres et 2.2 mètres. Son poids au lancement serait compris entre 49 et 55 tonnes[5]. La quantité de missiles produite est inconnue.

Le coffrage du moteur de l’Agni-V emploie des matériaux composites sur le deuxième et troisième étage afin de réduire son poids. Le système de propulsion s’appuie sur du propergol solide. Selon certains rapports, le système de guidage du missile repose sur une combinaison entre navigation inertielle utilisant des gyroscopes laser et un système micro-inertiel, pouvant être mis à jour par voie satellitaire. L’erreur circulaire probable serait de 10 mètres[6].

Certaines spéculations ont été émises sur le mirvage probable de l’Agni-V[7], une information jugée peu plausible par Hans Kristensen qui estime n’avoir aucune preuve de recherches indiennes sur les technologies du mirvage à ce jour, et qui constate que déployer plusieurs têtes sur le missile auraient pour conséquence de réduire sa portée, l’un des intérêts du système actuel. L’expert de la FAS reprend l’estimation de 1.5 tonne pour la tête et note que les têtes nucléaires indiennes restent sans doute plus lourdes que celles des pays disposant de MIRV. Il juge également que cette technologie est complexe et nécessiterait de nombreux essais, et qu’elle serait difficile à concilier avec la doctrine indienne de dissuasion minimale. Enfin, il note son potentiel déstabilisateur car un Etat qui dispose d’ICBM mirvés invite des frappes préemptives sur ces cibles de haute valeur et en peut se trouver entraîné dans une course à la fabrication de têtes nucléaires avec ses adversaires. Malgré ces arguments, Hans Kristensen note que la décision chinoise de mirver certains de ces missiles de longue portée et l’annonce pakistanaise d’un essai mirvé de l’Ababeel en 2017 pourrait faire basculer les décideurs indiens en faveur d’une telle option[8].

Six essais ont été recensés à ce jour, en 2012, 2013, 2015, décembre 2016, janvier et juin 2018. Le 26 décembre 2016, le missile a pour la deuxième fois été lancé depuis un lanceur fermé sur son TEL, le TCT-5. Le 18 janvier 2018 et 1er juin 2018, l’Agni-V a été essayé dans des conditions a priori opérationnelles et a volé sur une distance de 4900 km en 19 minutes[9]. Le TEL utilisé, de 30 mètres et sept essieux, pèse 140 tonnes et est tiré par un camion Volvo à trois essieux[10]. L’utilisation d’un conteneur fermé permet de réduire le temps de lancement à quelques minutes[11]. Ce choix va à l’encontre de la pratique indienne de séparation entre la tête et le corps du missile, et interroge sur les choix de contrôle politique qui seront opérés entre la Nuclear Command Authority civile et les forces stratégiques[12]. Le missile ne semble pas opérationnel à l’heure actuelle, et est considéré « en développement » par le gouvernement américain. Des essais par la Strategic Forces Command seraient notamment requis pour qu’il puisse être considéré comme partie intégrante de l’arsenal indien[13].

New Delhi a également annoncé un programme pour un ICBM de nouvelle génération, l’Agni VI, dont certaines descriptions évoquent quatre étages, des MIRV et un véhicule de réentrée manœuvrant. Les objectifs de portée seraient d’au-delà de 10 000 km, et le missile existerait en version terrestre et SLBM[14]. Le rapport de l’US Defense Intelligence Ballistic Missile Analysis Committee de décembre 2017 lui a établi cependant une portée théorique de 6000 km[15]. Ces autres caractéristiques techniques devraient être proches de celles de l’Agni-V. L’Agni-VI a été mentionné à partir de 2013 et serait développé par le DRDO à Hyderabad. Un rapport de 2015 d’Avinash Chander, directeur du programme missile au DRDO, a annoncé que les spécifications du missile avaient été décidées et que le travail de R&D était en cours, sans toutefois de commande formelle des autorités politiques. A cette époque, les sources évoquaient un développement autour de 2017-2019. Aucune confirmation sur l’état du programme n’a cependant été fournie depuis 2015[16], programme dont les fondements stratégiques sont moins bien compris que son prédécesseur et qui a pu être accusé d’être uniquement motivé par la volonté de perfectionnement du DRDO[17].

Quel que soit le devenir de l’Agni VI, le statut de l’Inde comme puissance nucléaire intercontinentale semble net avec les dernières démonstrations de l’Agni V, un statut revendiqué et clamé en particulier en direction de Pékin dont le ton condescendant à l’égard des ingénieurs indiens[18] ne semble que motiver ces derniers à améliorer les performances des systèmes existants.

Notes :

[1] Classement selon la date du premier essai réussi : Russie, Etats-Unis, Royaume-Uni, Chine, France, Israël

[2] Agni-5, Missiles of the World, Missile Threat, CSIS, mis à jour le 8 novembre 2016.

[3] Why the World Should Fear India's New ICBM's, The National Interest, 25 janvier 2018.

[4] Franz-Stefan Gady, India Tests Most Advanced Nuclear-Capable ICBM, The Diplomat, 18 janvier 2018.

[5] Agni-5, Missiles of the World, Missile Threat, CSIS, mis à jour le 8 novembre 2016.

[6] Agni V, Jane’s Strategic Weapon Systems, 16 février 2018.

[7] Hans Kristensen, India’s Missile Modernization Beyond Minimum Deterrence, FAS Strategic Security Blog, 4 octobre 2013.

[8] Hans Kristensen et Robert Norris, Indian nuclear forces, 2017, The Nuclear Notebook, Bulletin of the Atomic Scientist, vol. 73, 2017.

[9] Rajat Paditl, « India test-fires nuclear-capable ICBM Agni-V », Times of India, 18 janvier 2018.

[10] TCT-5 Performs Excellently in Missile Ejection Test, DRDO Newsletter, juin 2014

[11] India Can Develop 10,000 km Range Missile: DRDO, Times of India, 16 septembre 2013.

[12] India’s Strategic Nuclear and Missile Programmes, Project Alpha, juin 2017.

[13] Agni V, Jane’s Strategic Weapon Systems, 16 février 2018.

[14] D. Gosh, Successful Test Launch of AGNI V, Press Information Bureau, Government of India, 27 décembre 2016.

[15] Ballistic and Cruise Missile Threat, US Defense Intelligence Ballistic Missile Analysis, décembre 2017.

[16] Agni VI, Jane’s Strategic Weapon Systems, 16 février 2018.

[17] Frank O'Donnell, Managing India’s Missile Aspirations, ISDA Comment, Institute for Defence Studies and Analyses, 10 février 2013.

[18] Srikanth Thaliyakkatti, « Chinese Perceptions on India ́s Long Range Missile Development: How Credible is India ́s Deterrence against China? », Center for Security Studies, ETH Zürich, 30 mai 2017.

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