La Corée du Nord, puissance thermonucléaire ?

Emmanuelle Maître, bulletin n°46, septembre 2017

Le 3 septembre 2017, la Corée du Nord a procédé à son sixième essai nucléaire. La magnitude du séisme provoqué par l’événement, localisé comme les précédents sur le site de Punggye-ri, varie selon les instituts. Ainsi, l’OTICE a initialement évalué la magnitude à 5.8, puis l’a revue à la hausse à hauteur de 6.1, tout comme le Norwegian Research Organization (NORSAR). L’US Geological Survey est monté jusqu’à 6.3« Sixth Nuclear Test Detected at Punggye-ri, Declared to be a Hydrogen Bomb », 38th North, 3 septembre 2017.. L’estimation moyenne est de 6.2. Dans tous les cas, comme l’illustre le graphique comparatif publié par l’OTICE, l’explosion n’a rien à voir avec les précédents essais observés sur le site.

A partir de ces données, NORSAR a estimé dans un premier temps une puissance d’explosion d’au moins 120 kT. Les autorités américaines ont tout d’abord parlé de 140 kT. Là encore, les estimations initiales sont apparues comme sous-évaluées. En effet, la puissance varie notamment selon la profondeur estimée de l’explosion. En effet, si l’on suppose que l’essai a eu lieu en très forte profondeur, les données observées correspondent à une explosion de plusieurs centaines de kilotonnes. De fait, les images de modification en surface de la montagne Mantap (glissements de terrain) dans laquelle l’essai a eu lieuMichelle Ye Hee Lee, « North Korea’s latest nuclear test was so powerful it reshaped the mountain above it », The Washington Post, 14 septembre 2017. ainsi que des analyses d’experts plus tardives se sont portées sur des estimations plus hautes, de l’ordre de 250 kTFrank V. Pabian, Joseph S. Bermudez Jr. et Jack Liu, « North Korea’s Punggye-ri Nuclear Test Site: Satellite Imagery Shows Post-Test Effects and New Activity in Alternate Tunnel Portal Areas », 38th North, 12 septembre 2017..

On peut donc raisonnablement penser que la bombe testée n’atteint pas la mégatonne mais pourrait osciller de 150 à 300 kT, avec une probabilité plus élevée pour la fourchette hauteJeffrey Lewis et Aaron Stein, « North Korea Tests an H-bomb », Arms Control Wonk Podcast, 5 septembre 2017.. Par ailleurs, il semble que des fuites radioactives de Xenon-133 aient eu lieu, là encore du fait des craquellements observés par image satellitaires, et que les agences de renseignement sud-coréennes en fassent l’analyse, bien que cela ne soit pas révélé de manière officielle.

Comparaison des signaux séismiques des six essais déclarés par la Corée du Nord, observés de la station de surveillance AS-59 Aktyubinsk, Kazakhstan - CTBTO

Les autorités nord-coréennes ont affirmé qu’il s’agissait d’une arme thermonucléaire et ont donné de nombreux détails techniques pour crédibiliser cette affirmation. Par ailleurs, quelques heures avant l’essai, elles ont fait circuler une image de Kim Jong-un devant un modèle d’arme possédant une ressemblance physique avérée avec ce que l’on sait des armes thermonucléaires à deux étages occidentales telles que la W88 américainesAnkit Panda et Vipin Narang, « Welcome to the H-Bomb Club, North Korea », The Diplomat, 5 septembre 2017..

En l’absence d’analyse publique de radionucléides à ce jour, il est difficile de corroborer cette affirmation, car l’explosion, de par sa puissance, aurait pu être provoquée par une arme élaborée à fission exaltée. Néanmoins, l’affirmation nord-coréenne ne paraît pas incongrue. En effet, sans l’ajout d’un étage, l’obtention d’une puissance de plus de cent kilotonnes requiert l’utilisation de beaucoup de matière fissile, ce qui serait nécessairement un sacrifice pour Pyongyang dans le cadre d’un simple essai étant donné ses stocks toujours estimés être relativement bas. La puissance de l’explosion, si elle est située dans le haut de la fourchette indiquée ci-dessus, comme le pense la plupart des analystes, pourrait également pointer à la maîtrise de la technologie de la bombe H. Enfin, il ne semble pas irréaliste que les ingénieurs nord-coréens aient maîtrisé cette technologie au vu de la priorité donnée au programme et des données publiques qui rendent les recherches plus aisées qu’à l’époque des premiers programmes, notamment chinoisJeffrey Lewis et Aaron Stein, « North Korea Tests an H-bomb », Arms Control Wonk Podcast, 5 septembre 2017..

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