La radicalisation de la position du régime nord-coréen sur les armes nucléaires

Antoine Bondaz, bulletin n°47, octobre 2017

La Corée du Nord, malgré la nature opaque de son régime, est prévisible. Depuis plus de 20 ans, le pays a défié les efforts de la communauté internationale et est resté intransigeant dans son objectif de développement d’armes nucléaires et des vecteurs associés. La Corée du Nord s’est retirée du TNP en 2003 ; a déclaré en février 2005 avoir fabriqué des armes nucléaires ; a révélé la construction d'une installation d'enrichissement d'uranium en 2010 ; a redémarré le réacteur de Yongbyon en 2015Les travaux de rénovation, afin de redémarrer le réacteur arrêté en 2007, avaient commencé au printemps 2013. ; et a surtout mené six essais nucléaires entre 2006 et 2017, les seuls essais nucléaires menés au cours du XXIème siècle.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Kim Jong-un fin 2011, la Corée du Nord a radicalisé sa position sur les armes nucléaires et les a institutionnalisées. La Constitution a été révisée par l’Assemblée populaire suprême en avril 2012 afin de présenter le pays comme un « Etat doté d’armes nucléaires », faisant de la RPDC le seul pays à avoir constitutionnalisé ses armes nucléaires. Le développement d’armes nucléaires fait désormais partie de la stratégie nationale officielle présentée le 31 mars 2013, dite Ligne Byungjin, qui vise à « mener simultanément la construction de l’économie et des forces nucléaires »« Report on Plenary Meeting of WPK Central Committee », KCNA, 31 mars 2013.. Une Loi sur la consolidation du statut d’Etat doté d’armes nucléaires a même été votée le 1er avril 2013, et constitue à ce jour l’un des principaux textes de doctrine dans le pays« Law on Consolidating Position of Nuclear Weapons State Adopted », KCNA, 1er avril 2013..

Les programmes nucléaires et balistiques du régime nord-coréen sont étroitement liés, ils ne peuvent pas être déconnectés. Depuis 2014, la Corée du Nord a considérablement accéléré son programme balistique. Tout d’abord, le régime a effectué 19 essais de missiles balistiques entre janvier et octobre 2017, soit plus que les 16 tests que Kim Jong-il a ordonné entre 1994 à 2011, montant le total à plus de 80 depuis son arrivée au pouvoir. Ensuite, le régime a diversifié sa gamme de missiles en testant pour la première fois en 2017 des missiles à portée intermédiaire (Hwasong-12) et intercontinentale (Hwasong-14), tout en développant des moteurs à propergol solide pour ses missiles Pukguksong-1, un missile mer-sol balistique, et Pukguksong-2. Enfin, les sites de lancement se sont multipliés à plus d’une quinzaine, contre deux à l’époque de Kim Jong-il. Le régime entraine donc ses unités balistiques au combat et ne teste plus seulement les caractéristiques techniques de ses missilesJeffrey Lewis, « North Korea Is Practicing for Nuclear War », Foreign Policy, 9 mars 2017.. L’objectif est clair : rendre la capacité nucléaire nord-coréenne opérationnelle et donc la dissuasion du régime crédible.

Les armes nucléaires nord-coréennes ont longtemps été perçues, à l’étranger et à tort, comme un outil de marchandage que le pays pouvait abandonner contre des garanties de sécurité et surtout des bénéfices économiquesSelig Harrison, Korean Endgame: A Strategy for Reunification and U.S. Disengagement, Princeton University Press, 2002 ; Victor Cha and David Kang, Nuclear North Korea: A Debate on Engagement Strategies, Columbia University Press, 2003 ; Mike Chinoy, Meltdown: The Inside Story of the North Korean Nuclear Crisis, St. Martin’s Press, 2008.. Le régime nord-coréen a depuis précisé à plusieurs reprises, comme en 2013, que ces armes ne sont ni « des biens pour obtenir des dollars américains », ni « un levier de négociation politique »« Report on Plenary Meeting of WPK Central Committee », KCNA, 31 mars 2013.. Ces armes apparaissent non seulement comme des armes de dissuasion mais aussi comme des armes identitaires, rendant d’autant plus difficile, voire impossible, la dénucléarisation du régime à court terme.

Des armes sécuritaires mais surtout identitaires

L’argument sécuritaire est majoritairement utilisé pour expliquer la nucléarisation des Etats, dont la Corée du Nord, présentant ces armes comme « l’assurance vie » du régime. Elles permettent en effet d’accroitre ses capacités de dissuasion vis-à-vis de toute intervention militaire en accroissant le coût de celle-ciDans le cas de la Corée du Nord, la dissuasion est avant tout une « dissuasion par punition » (deterrence by punishment) en faisant porter un coût inacceptable à l’alliance américano-sud-coréenne en cas d’attaque, qu’une « dissuasion par interdiction » (deterrence by denial) visant à empêcher une victoire de l’alliance. Glenn Herald Snyder, Deterrence by denial and punishment, Woodrow Wilson School of Public and International Affairs, Princeton University, 1959., et ainsi de limiter la menace nucléaire américaine à laquelle le régime s’estime exposée depuis les années 1950Gavan McCormack, Target North Korea: Pushing North Korea to the Brink of Nuclear Catastrophe, New York: Nation Books, 2004, p. 150.. Les références aux précédents ukrainiens, libyens ou encore irakiens sont fréquentes, tant par les officiels nord-coréensKim Sung Gol, « DPRK’s Access to Nuclear Deterrent Is Just», Rodong Sinmun, 2 mai 2017. qu’américains à l’instar de l’actuel Directeur du renseignement national qui affirmait récemment : « les leçons que l’on peut tirer de la Libye et de l'Ukraine ayant abandonné leurs bombes nucléaires, malheureusement, c’est que si vous avez des armes nucléaires, ne les abandonnez jamais. Si vous ne les avez pas, obtenez-les »John Schwarz, « Trump intel chief: North Korea learned from Libya war to “never” give up nukes », The Intercept, 29 juillet 2017..

Cependant, les armes nucléaires sont dans le cas nord-coréen, devenues également de véritables armes identitaires, des armes politiques qui renforcent la légitimité du régime, accroissent l'autorité du dirigeant, consolident le système héréditaire, légitiment les sacrifices de la population, renforcent la cohésion interne et stimulent le moral national. Elles sont, avec les avancements du programme balistique, un des rares succès dont le régime nord-coréen peut se vanter auprès de sa populationDennis Roy, « Misunderstanding North Korea », Asia-Pacific Issues, No.133, août 2017., la communication officielle du régime avant et après les essais nucléaires se tourne d’ailleurs principalement vers sa propre population, et non plus vers la communauté internationaleWhang Taehee, Michael Lammbrau and Joo Hyung-min, « Talking to Whom? The Changing Audience of North Korean Nuclear Tests », Social Science Quarterly, vol.98, n°3, septembre 2017..

Ces armes nucléaires s’intègrent de plus parfaitement dans l’idéologie nationaliste du régime nord-coréen depuis son introduction en avril 1965 et son inscription dans la Constitution en 1972, le Juche. Ce concept complexe est construit en opposition au Sadae, qui a caractérisé pendant des siècles la dépendance de la péninsule vis-à-vis de l’empire chinois. Le Juche est la recherche d’une indépendance politique (Jaju), qui passe par la création d’une économie autonome (Jarip) et d’une capacité d’autodéfense (Jawi). Son institutionnalisation en a fait une source de légitimité pour un régime se présentant comme garant de l’indépendance et de l’autonomie de la Corée du Nord dans la région, et dont les armes nucléaires en seraient un outil indispensableJae Jin Seo, New Analysis of the Construction and Change of Juche Ideology, KINU Press, 2001; Grace Lee, « The political philosophy of Juche », Stanford Journal of East Asian Affairs, vol.3, n°1, 2003; Suh Jae-jung (eds.), Origins of North Korea's Juche: Colonialism, War, and Development, Lexington Books, 2014..

Cette double dimension, sécuritaire et identitaire, rend l’abandon de ses armes nucléaires par le régime nord-coréen d’autant plus difficile qu’elles font pleinement partie de son identité, et s’inscrivent dans la « stratégie de survie » du régimeJonathan Pollack, No Exit: North Korea, Nuclear Weapons and International Security, The International Institute for Strategic Studies, 2011., une stratégie externe mais surtout interneConcernant les moyens en interne pour maintenir le contrôle du régime sur la société : Daniel Byman et Jennifer Lind, « Pyongyang's survival strategy: tools of authoritarian control in North Korea », International Security, vol.35, n°1, 2010.. Comme nous le confiait le Professeur Wang Jisi, président de de l'Institut d'études internationales et stratégiques de l’Université de Pékin en 2013 : « Quoi que Washington ou Pékin fassent, Pyongyang est déterminé à garder son arsenal nucléaire. La Corée du Nord ne changera pas. La dénucléarisation est impossible tant que la Corée du Nord demeure la Corée du Nord »Wang Jisi est également Président honoraire de l’Association chinoise d’études américaines et a été membre du Comité consultatif du Ministère des affaires étrangères chinois de 2008 à 2016. Entretien à Pékin, printemps 2013.. Les abandonner à court terme reviendrait pour le régime à remettre en cause la rationalité de ses anciennes politiques, et donc de ses anciens dirigeants Kim Il-sung et Kim Jong-il, affectant le triptyque monarchie/néo-confucianisme/nationalisme qui le caractériseBruce Cumings, « Getting North Korea Wrong », Bulletin of the Atomic Scientists, vol.71, n°4, 2015., et ainsi remettre en cause la légitimité même du régime et de son dirigeant actuel.

Une double erreur d’analyse concernant l’avenir du régime

A cette radicalisation nord-coréenne s’ajoute un double problème d’analyse, qui n’est pas propre aux analyses américaines, et qui perdure depuis des décennies : une surestimation du risque d’effondrement du régime nord-coréen et par conséquent une sous-estimation de sa résilience. Ainsi, la majorité des experts s’est trompée en essayant de prédire une fin imprévisible, et la Corée du Nord s’apparente plus que jamais à un cimetière pour les prédictions politiques.

Dès le début des années 1990, alors que le bloc soviétique s’est déjà démantelé et que la Corée du Nord traverse une crise protéiforme sans précédent, un consensus émerge pour prédire l’effondrement prochain du régime. Le directeur de la CIA explique en 1995 au Congrès américain que « la question n’est pas de savoir si la Corée du Nord va s’effondrer mais quand »Bruce Cumings, « Creating Korean insecurity », in Hazel Smith (ed.), Reconstituting Korean Security: A Policy Primer, United Nations University Press, pp. 21-42.. Depuis, ces prévisions se sont multipliées, de l’ancien Secrétaire adjoint à la défense américain Paul Wolfowitz en 2003 (« la Corée du Nord est au bord de l’effondrement économique »Howard French, « Official Says U.S. Will Reposition Its Troops in South Korea », The New York Times, 3 juin 2003.), à l’ancien directeur Asie du Conseil de sécurité nationale américain Victor Cha en 2011 (« qu'il s’effondre au cours des prochaines semaines ou sur plusieurs mois, le régime ne pourra pas tenir le coup après la mort prématurée de son dirigeant, Kim Jong-il »Victor Cha, « China’s Newest Province? », The New York Times, 19 décembre 2011.), en passant par l’ancien président Obama en 2015 (« la Corée du Nord est la nation la plus isolée, la plus sanctionnée, la plus coupée du monde. […] Au fil du temps, vous verrez un régime comme celui-ci s'effondrer »« Obama: North Korea is bound to collapse », Yonhap, 24 janvier 2015.). Or, continuer de considérer que l’effondrement du régime est proche limite de fait la nature de la stratégie mise en œuvre par les Etats-Unis.

A l’inverse, l’extraordinaire résilience de la Corée du Nord a été sous-estimée par les analystes occidentaux contrairement aux analystes chinois. L’ancien directeur des affaires coréennes au ministère des affaires étrangères chinois estimait ainsi en 2014 qu’alors que les analyses occidentales oscillent entre « effondrement et survie », les analyses chinoises alternent entre « survie et prospérité »“Zhuānjiā jiědú Cháoxiǎn bàndǎo júshì: jìnxíng hé shìyàn shì Cháoxiǎn de jìdìng zhèngcè”, Zhōngguó Qīngniánbào, 5 mai 2014. Non seulement le régime a réussi la transition politique à la mort de Kim Jong-il en décembre 2011, et ainsi assuré une autorité et une légitimité au jeune dirigeant Kim Jong-unSeong-chang Cheong, « The anatomy of Kim Jong-un’s power », Global Asia, vol.9, n°1, printemps 2014., mais l’économie nord-coréenne, malgré les sanctions et des embargos commerciaux, parvient à poursuivre son développement. Une réussite qui s’explique tant par la mutation du système économique et la décentralisation forte de celui-ciKim Byung-yeon, Unveiling the North Korean economy, collapse and transition, Cambridge University Press, 2017., que par les réformes partielles engagées par le dirigeantPark Hyeong-jung, « North Korea’s ‘New Economic Management System’: Main Features and Problems », Korea Development Institute, October 2013; Rüdiger Frank, « Witnessing Change in North Korea: a View from the Ground », Global Asia, vol.12, n°2, 2017. à tel point que la croissance économique du pays était estimée à 3,9% en 2016 par la Banque centrale de Corée du Sud. Cette double erreur d’analyse a conduit à ne pas prendre au sérieux les capacités réelles de la Corée du Nord tout en surestimant l’impact, notamment, d’un accès croissant à l’information sur la société nord-coréenneBaek Jieun, Hidden Revolution: How the Information Underground is Transforming a Closed Society, Yale University Press, 2016..

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