La Russie et la Nuclear Posture Review : « déception », instrumentalisation et inquiétude

Isabelle Facon, bulletin n°52, mars 2018

L’adresse de Vladimir Poutine à l’Assemblée fédérale du 1er mars 2018, durant laquelle le président russe a consacré de longs développements aux armements que la Russie a développés ou développe en réponse aux déploiements antimissiles américainsLa NPR en évoque d’ailleurs certains (p. 9)., a été interprétée comme marquant un durcissement de la posture de Moscou sur les questions stratégiques – en même temps qu’une ultime mobilisation du sentiment patriotique en Russie à la veille du scrutin présidentiel du 18 mars. Il est probable que ce discours ait également reflété le constat que fait le Kremlin que l’espoir d’une relation moins antagoniste avec Washington s’est avéré vain. Parmi les facteurs de cette appréciation figurent les termes, sur la Russie, de la Nuclear Posture Review, publiée un mois auparavant et dont les autorités russes jugent qu’ils ne vont pas dans le sens d’une stabilisation des rapports stratégiques américano-russes.

La Nuclear Posture Review (NPR) fait écho aux documents stratégiques russes (Stratégie de sécurité, doctrine militaire, Concept de politique étrangère) qui, tous, font état d’une préoccupation particulière de la Russie quant aux risques et menaces attachés aux politiques occidentalesCependant, les rédacteurs de la NPR ramènent les griefs de la Russie à une problématique de stature internationale et géopolitique, en en gommant la dimension sécuritaire (« La Russie considère les États-Unis et [l’OTAN] comme les principales menaces à ses ambitions géopolitiques contemporaines » ; p. 8 ; le point est réitéré en substance p. 30).. De fait, la NPR présente une lecture assez sombre de la relation avec la Russie et de la posture internationale de cette dernière (en particulier dans la section The return of great power competition). Sur le nucléaire, la stratégie et la doctrine russes sont présentées comme « mettant l’accent sur les usages coercitifs et militaires potentiels des armes nucléaires »NPR, p. 8. ; la Russie poursuivrait une doctrine d’« escalade pour la désescalade »La Russie considère « à tort que la menace d’une escalade nucléaire ou un réel emploi en premier des armes nucléaires servirait à assurer la ‘désescalade’ d’un conflit en des termes favorables » à ses intérêts (p. 8). Ces aspects sont mis en exergue également dans le préambule (« Russia’s belief that limited nuclear first use, potentially including low-yield weapons, can provide such an advantage is based, in part, on Moscow’s perception that its greater number and variety of non-strategic nuclear systems provide a coercive advantage in crises and at lower levels of conflict. Recent Russian statements on this evolving nuclear weapons doctrine appear to lower the threshold for Moscow’s first-use of nuclear weapons. Russia demonstrates its perception of the advantage these systems provide through numerous exercises and statements. Correcting this mistaken Russian perception is a strategic imperative », pp. XI-XII). Le point est également amené p. 30.. Elle supposerait que la vaste gamme de systèmes non stratégiques dont elle dispose « pourraient lui offrir des options utiles pour avoir l’avantage dans l’escalade (escalation advantage)NPR, p. 9.. Soulignant que « Moscou menace d’un emploi en premier du nucléaire et s’y entraîne, suggérant qu’elle escompte, de façon erronée, que des menaces nucléaires coercitives ou un emploi en premier limité pourraient paralyser les États-Unis et l’OTAN et mettre ainsi fin à un conflit » à son avantage, le document semble enfin imputer aux agissements de la Russie le retour des États-Unis à un accent plus marqué sur les armements nucléaires dans leur politique de défenseNPR, p. 30 ; « Russia’s increased reliance on nuclear capabilities to include coercive threats, nuclear modernization programs, refusal to negotiate any limits on its non-strategic nuclear forces, and its decision to violate the INF Treaty and other commitments all clearly indicate that Russia has rebuffed repeated U.S. efforts to reduce the salience, role, and number of nuclear weapons » (p. 10).. La présente note propose une analyse synthétique de la réaction de Moscou à la publication de ce document.

Un symptôme de la crise profonde des rapports russo-américains

Le document américain et les réactions officielles russes qui ont suivi sa publication, en renvoyant à des termes rebattus du bras de fer diplomatique entre les deux pays sur les questions de stabilité stratégique depuis au moins la fin des années 1990, sont plus qu’éloquents quant aux frustrations mutuelles accumulées dans le dernier quart de siècle. Ainsi, dès le lendemain de la publication du document, le ministère russe des Affaires étrangères (MID) sortait un communiqué sur le sujet, y exprimant d’emblée la « profonde déception » des autorités russesDisponible en anglais sur le site du Ministère russe des Affaires étrangères, « Comment by the Information and Press Department on the New US Nuclear Posture Review », Ministère des Affaires Etrangères, 3 février 2018.. Sans surprise, la réaction officielle russe reprend les termes désormais classiques utilisés par la diplomatie de Moscou sur la relation chaotique avec les États-Unis. Le MID estime ainsi que la NPR, pleine de « clichés anti-russes » et, en substance, d’accusations infondées (y compris sur les violations par la Russie d’accords de désarmement), « est focalisée sur la confrontation ». Vladimir Chamanov, président de la Commission de défense à la Douma, n’est pas seul à déclarer que la NPR, dans laquelle la Russie entrevoit une « disposition [des États-Unis] à utiliser des armes nucléaires pour empêcher la Russie d’utiliser son arsenal nucléaire » et donc la priver de « son droit à se défense contre une agression menaçant la survie du pays »Ibid., constitue un symptôme supplémentaire de la détermination des États-Unis à conserver un leadership sans partage« Shamanov Describes U.S.’s Justification of its Plans to Create New Cruise Missile with Russia’s INF Treaty Violations as Blackmail », Interfax-AVN, 5 février 2018..

Explications sur la doctrine militaire et nucléaire

Plus intéressant, la Nuclear Posture Review amène les autorités russes à s’exprimer de manière articulée sur des thématiques sur lesquelles les experts internationaux ont été amenés à formuler beaucoup d’hypothèses ces dernières années, du fait de la tendance marquée de Moscou à cultiver, à dessein, l’ambiguïté sur sa posture nucléaire – rôle des armes nucléaires dans la politique de défense, posture doctrinale en matière nucléaire, concept de « dissuasion stratégique »… Les Russes soulignent ainsi que la NPR propose une lecture erronée de leur doctrine nucléaire : ses rédacteurs abaisseraient délibérément le seuil d’emploi de l’arme nucléaire dans la doctrine russe, et se tromperaient en avançant que le rôle de cet armement s’est renforcé dans la politique de défense de Moscou. Les autorités russes rappellent ainsi les scénarios, dont elles soulignent le caractère défensif, qui justifieraient, aux termes de la doctrine militaire russe, une éventuelle décision de Moscou de recourir à l’arme nucléaireUne attaque contre la Russie et/ou ses alliés au moyen d’armes de destruction massive ; une attaque conventionnelle mettant en péril l’existence même de l’État russe.. Elles insistent également sur le fait que l’institution militaire russe a introduit en 2014 (doctrine militaire) le concept de « système de dissuasion non nucléaire ». Ce concept reflète à la fois l’amélioration de l’état des forces conventionnelles russes et, sans doute, la conviction de Moscou que les évolutions technologiques (défenses antimissiles, moyens conventionnels stratégiques, moyens hypersoniques…) vont progressivement dévaluer la dissuasion nucléaire – un point que Vladimir Poutine évoquait d’ailleurs déjà dans un article consacré à la défense à la veille de la présidentielle de 2012. Tout cela amenant, objectivement, une réduction de l’importance de l’armement nucléaire dans la posture de défense du pays. Du reste, un certain nombre d’analyses occidentales valident plus ou moins directement cette approche, et remettent en cause l’idée que la Russie poursuivrait une doctrine d’escalade pour la désescaladeBruno Tertrais, « Sept commentaires sur la Nuclear Posture Review (NPR) », Bulletin n° 51, Observatoire de la Dissuasion, FRS, février 2018, Bruno Tertrais, « Does Russia really include limited nuclear strikes in its large-scale military exercises? », Politics and Strategy, IISS, 15 février 2018, Olga Oliker, Andrey Baklitskiy, « The Nuclear Posture Review and Russian ”De-Escalatation:” A Dangerous Solution to a Nonexistent Problem », War on the Rocks, 20 février 2018.. Indéniablement, la propension marquée de Moscou, depuis le début de la crise ukrainienne, à mettre en avant, de façon particulièrement démonstrative et, régulièrement, provocatrice, son statut de puissance nucléaire a quelque peu contribué à masquer ces évolutions.

De la responsabilité partagée à l’irresponsabilité partagée ?

Troisième volet de la réaction russe : tout en insistant, comme à son habitude, sur la responsabilité majeure qu’elle partage avec les États-Unis pour la stabilité internationale en tant que puissance nucléaire majeure, Moscou martèle le thème de l’irresponsabilité américaine que « trahit » la NPR – avec à la clef l’espoir que cela amènera certains pays, notamment en Europe, à accentuer la pression sur Washington dans un sens potentiellement utile pour ses intérêts. Le communiqué du MIDOn peut aussi se référer au briefing de la porte-parole du MID du 7 mars 2018, dans lequel, évoquant le désir des États-Unis de s’assurer de la « domination militaire » et de vouloir « parler de guerre et de paix ‘à partir d’une position de force’, elle mentionne la NPR dans laquelle, selon sa lecture, « les États-Unis assignent un rôle renforcé aux armes nucléaires dans la planification militaire. Les États-Unis ont annoncé des plans de développement des armes de faible énergie qui, une fois déployées, abaisseraient de manière significative le seuil d’emploi des armes nucléaires » (disponible en anglais sur le site du MID, Briefing by Foreign Ministry Spokesperson Maria Zakharova, Ministère des Affaires étrangères, 7 mars 2018). souligne ainsi que les nombreux postulats « infondés » de la NPR sur la Russie ne visent en fait qu’à justifier une politique de renforcement massif des capacités nucléaires américaines (massive nuclear build-up). Une mention dont, avec le soulignement de l’absence, dans la NPR, d’évocation des engagements américains aux termes de l’article 6 du TNP, Moscou espère sans doute qu’elle contribuera à mettre les États-Unis en position délicate avec un certain nombre de pays, surtout sur fond de réactivation du débat international sur le désarmement nucléaire. Aux éléments de la NPR portant sur ses violations du traité FNI ou sur le fait que beaucoup de ses systèmes nucléaires échappent aux instruments de maîtrise des armements (armes nucléaires non stratégiques, systèmes à capacité double, etc.)La NPR indique que « la Russie possède des avantages significatifs sur les États-Unis et les alliés en termes de capacités de production d’armes nucléaires et de forces nucléaires non stratégiques » et évoque l’éventail « large, varié et moderne de systèmes non stratégiques qui ont une double capacité » (p. 9) ; le tout étant supposé lui conférer un avantage puisque le traité New Start ne les comptabilise pas. La réponse russe consiste à rappeler que la Russie a détruit 75 % de son arsenal d’armes nucléaires non stratégiques et que celles-ci ne sont pas déployées, et à insister sur la présence d’armes nucléaires américaines sur le sol d’alliés européens., la Russie réplique sur le thème de ses appels répétés à ce que les discussions sur la stabilité stratégique recouvrent tout ce qui, à son sens, l’affecte – à savoir systèmes antimissiles, systèmes conventionnels stratégiques, moyens hypersoniques…

Dans cette perspective, les autorités russes pointent ce qu’elles voient comme la volonté américaine de déporter vers la Russie la responsabilité de la dégradation de la situation de sécurité internationale (un discours récurrent depuis l’allocution de Vladimir Poutine à la conférence de sécurité de Munich en 2007) et, en particulier, de la détérioration des mécanismes de maîtrise des armements – ce que Poutine a rappelé dans son discours du 1er mai en évoquant avec insistance le retrait unilatéral des États-Unis du traité ABM et ses conséquences pour la stabilité stratégique. Pour enfoncer le clou, et répondre aux accusations portées à l’encontre de la Russie dans la NPR (en particulier sur le FNI), le communiqué du MID évoque aussi le refus des États-Unis de ratifier le CTBT et de renoncer au déploiement d’armes dans l’espace. Le ministère russe des Affaires étrangères déplore encore les contenus porteurs d’initiatives déstabilisantes, comme la possibilité évoquée dans la NPR d’avoir recours à des armes nucléaires de faible puissance. Cela ne peut, disent les Russes, que conduire à un abaissement du seuil d’emploi et à un accroissement du risque de guerre nucléaire – un avis d’ailleurs partagé par des experts internationaux au moment de la publication de la NPR.

Comme toujours, ce discours vise sans doute à amener les pays tiers les plus inquiets de la dégradation de la situation stratégique, en particulier en Europe, à réclamer une intensification du dialogue stratégique russo-américain et russo-occidental. Point peut-être contre-productif de ce point de vue ? : les Européens se trouvent « convoqués » dans la réaction officielle russe à la NPR : ainsi, souligne le MID, l’intention déclarée par la NPR d’exercer la dissuasion de la Russie par les forces nucléaires agrégées des pays membres de l’OTAN doit amener ces derniers à s’associer aux efforts de désarmement nucléaire« Russian Foreign Ministry Calls New U.S. Nuclear Doctrine Anti-Russian, Confrontational », Interfax-AVN, 5 février 2018.… A moins que cela ne traduise une perception des autorités russes que ces tentatives d’instrumentalisation risquent de s’avérer vaines, compte tenu de la volonté des pays occidentaux d’afficher une fermeté solidaire face à la Russie (c’est ainsi que la porte-parole du MID s’est étonnée en substance, et avec une certaine vigueur, dans un briefing le 7 mars dernier, de ce que les alliés des États-Unis ne se soient pas émus du contenu de la NPR et de ses possibles incidences sur la stabilité internationale).

Les Russes ont pu un temps être déstabilisés par la « désaccentuation » des armes nucléaires dans la politique de défense américaine, tandis qu’eux-mêmes demeuraient extrêmement attachés à la dissuasion mutuelle pour des raisons de prestige et de sécuritéVoir Isabelle Facon, « Great Power Deterrence Relationships: Russia, the United States and Europe », in Karl-Heinz Kamp & David Yost (ed.), « NATO and 21st Century Deterrence », NDC Forum Papers, NATO Defense College, n° 8, mai 2009, pp. 86‑99.. Aujourd’hui, et d’autant plus après la publication de la NPR, il semblerait qu’ils « s’inquiètent de ce que les États-Unis pourraient avoir cessé de croire dans la magnitude du risque » que tout conflit conventionnel OTAN-Russie serait porteur d’un risque d’escalade rapide vers un conflit nucléaire« The Nuclear Posture Review and Russian ”De-Escalatation”… », op. cit..

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