Les femmes de la dissuasion

Emmanuelle Maitre, bulletin n°57, septembre 2018

Alors que le féminisme est souvent invoqué dans les enceintes consacrées au désarmement, la question des femmes s’est également posée récemment au cœur de la dissuasion. En effet, aux États-Unis, au Royaume-Uni et en France, des femmes viennent d’être autorisées à s’embarquer à bord de SNLE. La France a été le dernier des trois pays à franchir le cap, avec le retour de la première patrouille incorporant quatre femmes en juillet 2018.

La décision a été prise par Jean-Yves Le Drian en avril 2014. Depuis 2015, quelques femmes de 28 à 40 ans ont suivi la formation nécessaire pour rejoindre les 2000 sous-mariniers français. Quatre femmes officiers ont fait partie de la première « promotion », avec des profils et des motivations variésVincent Groizeleau, « Les premières femmes de la sous-marinade française », Mer et Marine, 19 juillet 2018..

Les résistances au processus de féminisation ont été motivées par des raisons diverses : parmi les effectifs embarqués, les craintes liées à la vie quotidienne, à l’esprit de camaraderie voire même les perceptions des conjoints ont été citées. Au sein de la Marine, des doutes ont longtemps existé sur les conséquences du manque de renouvellement d’air pour la santé féminine et en particulier en cas de grossesse ultérieure. Enfin, des interrogations portaient également sur la capacité de la FOST à retenir dans le long terme des personnels féminins et donc sur l’intérêt de former à ces postes spécifiques des individus pouvant être tentés de quitter rapidement la Marine pour des raisons familialesSébastien Panou, « Pas de femme à bord des sous-marins français », Ouest France, 26 septembre 2013..

Aux États-Unis, les premières femmes ont patrouillé à bord de l’USS Wyoming fin 2011 après une décision politique prise en avril 2010. En 2015, sept SNLE avaient un personnel mixte avec 59 femmes officiers déployées. En 2015, la Navy a autorisé les femmes à s’embarquer en tant que non-gradées. L’année suivante, la première femme sous-marinier du rang a reçu ses qualifications. L’objectif des autorités était d’avoir 20% de femmes au sein des équipages d’ici à 2020, avec 18 équipages mixtes.

Si la réforme a été également scrutée par les médias américains et les pionnières étudiées avec beaucoup d’intérêt par le grand public, deux remarques doivent être faites. Tout d’abord, une étude très complète a été réalisée sur les premières patrouilles par deux anciennes femmes sous-mariniers. Elle montre certaines difficultés rencontrées par les femmes officiers pour être traitées « comme les autres » par leur hiérarchie malgré une intégration relativement réussie auprès des effectifs. L’étude a également pointé du doigt le problème de la rétention des femmes après une ou deux patrouilles et la difficulté de concilier une vie professionnelle très exigeante avec une vie familiale. Néanmoins, elle a montré que les démissions avaient des motivations très diverses et en particulier des désaccords en matière de managementKrysten Ellis et Garold Munson, « Gender integration on U.S. Navy submarines: views of the first wave », Monterey, California: Naval Postgraduate School, 15 juin 2015.. Par ailleurs, la difficulté à retenir les sous-mariniers était déjà identifiée avant cette réforme. Enfin, un fait divers en 2014 à bord d’un sous-marin est venu ternir l’expérimentationMeghann Myers, « 12 sailors implicated in submarine shower scandal », NavyTimes, 11 décembre 2014.. Néanmoins, la Navy a rappelé ses objectifs en insistant sur la justice d’une telle démarche, mais aussi son intérêt en tant qu’employeur pour élargir ses bases de recrutement et faire bénéficier le corps des avantages de la diversité.

Au Royaume-Uni, c’est en 2011 que la Royal Navy a modifié sa politique, permettant à trois femmes officiers d’obtenir leurs qualifications en 2014. Des modifications des sous-marins de la classe Vanguard (ainsi qu’Astute) ont été apportées pour prévoir des réserves d’oxygène en cas de grossesse à bordDavid Collins et Mark Hookham, « Royal Navy submarines: separate cabins and women-only signs », The Sunday Times, 8 octobre 2017.. Là aussi, des incidents ont été rapportés par la presse sans compromettre la généralisation de l’expérienceBen Farmer, « Second officer removed for alleged improper relationship with female colleague on scandal-hit submarine », The Telegraph, 6 octobre 2017..

L’entrée des femmes dans les SNLE répond à la nécessité politique croissante de supprimer les barrières de genre pour l’exercice de certaines fonctions, perçues par le grand public comme de moins en moins supportables et légitimes. Pour la Marine, l’intérêt de l’opération pourrait notamment résider dans l’élargissement du vivier de recrutement pour des postes très spécifiques. Cette motivation n’a cependant pas été officiellement reconnue contrairement aux États-Unis et au Royaume-UniVincent Groizeleau, op. cit.. Le processus reste néanmoins de rester relativement marginal : les femmes ne représentent que 14,7% des effectifs de la Marine et seulement 9% du personnel embarquéIdem.. Dans tous les cas, le processus semble appeler à se poursuivre, puisqu’une deuxième patrouille mixte devrait prendre la mer dans les semaines qui viennent lorsque l’équipage Rouge du Vigilant repartira en mission. Pour rappel, les femmes représentaient environ 13% du personnel des FAS en 2014Robert Galan, Forces aériennes stratégiques : Mission au coeur du secret défense, Privat, 2014..

Si la première expérience française a été jugée réussie par les protagonistes et leur hiérarchie« Sous-marins. Baptême réussi pour les premières femmes à bord », Le Télégramme, 11 juillet 2018., il convient de garder une certaine prudence. En effet, la très forte médiatisation de cette première patrouille et la nécessité d’accélérer la féminisation de l’armée dans son ensemble souhaitée au plus haut niveau politique peuvent interdire les retours d’expérience trop critiques. Les « avis » de marins relevés sur les blogs, forums et les réseaux sociaux, fenêtres très parcellaires en l’absence d’étude, semblent démontrer des avis très partagés, ce qui semble logique au vu de la nouveauté de la mesure.

De fait, comme l’illustrent les expériences américaines et britanniques, les difficultés rencontrées dans les sous-marins « mixtes » paraissent être semblables à celles connues par les femmes militaires évoluant dans d’autres services et plus largement dans tous les secteurs d’activité traditionnellement réservés aux hom­mes. Vu sous cet angle, la question de la féminisation des SNLE serait donc moins un problème de dissuasion que de société dans son ensemble.

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