Moscou et la crise nucléaire nord-coréenne : un agenda très indirect

Isabelle Facon, bulletin n°46, septembre 2017

La crise nord-coréenne concerne directement la Russie à plus d’un titre. Membre du Conseil de sécurité et puissance nucléaire, elle est co-responsable de l’agenda international de non-prolifération. Par ailleurs, elle a une frontière commune (bien que brève) avec la Corée du Nord et a développé, au cours des dernières années, des projets économiques et d’infrastructure avec les deux Corées pour promouvoir le développement de ses territoires orientaux et son insertion en Asie. L’enjeu est en effet d’autant plus important que Moscou a engagé il y a plusieurs années un rééquilibrage de sa politique extérieure vers l’Asie qui, pour être difficile, semble s’ancrer dans le long terme. Cela contribue mécaniquement – au-delà de la progression manifeste des programmes nord-coréens – à son positionnement plus actif sur ce dossier.

La crise nucléaire nord-coréenne comme risque

Des experts russes considèrent que la Russie, même si elle continue à exiger officiellement l’arrêt du programme nucléaire nord-coréen et à voter les sanctions internationales contre Pyongyang, s’est en fait résignée à la nucléarisation de la Corée du NordAlexander Gabuev, « A Russian Perspective on the Impact of Sanctions », Carnegie Moscow Center, 3 août 2017. L’auteur rappelle que le Concept de politique étrangère de la Russie, actualisé en novembre 2016, réitère le soutien de Moscou à la dénucléarisation de la péninsule coréenne (point 89).. Le président Poutine a probablement confirmé cette analyse en déclarant, lors d’une conférence de presse à la mi-septembre, qu’à son sens les Nord-Coréens mangeraient de l’herbe plutôt que de renoncer à leur programme nucléaire tant qu’ils ne se sentiraient pas en sécurité…« Putin: North Korea Will 'Eat Grass' before Giving up Nukes », Associated Press, 6 septembre 2017. Pour Moscou, qui considère que ce programme relève d’une logique de dissuasion, ce dossier figure au nombre de ceux qui étayent sa vision des risques attachés à « l’agressivité » de la politique internationale américaine. L’intervention anglo-américaine en Irak – puis celle de l’OTAN en Libye – auraient encouragé Pyongyang sur la voie du nucléaire ; le manque de motivation de Washington à poursuivre le dialogue avec Pyongyang et sa propension à privilégier les sanctions (que les officiels russes qualifient régulièrement de vaines, voire de contre-productives) auraient notamment conforté le sentiment de vulnérabilité du régime nord-coréen à la pression militarisée américaine.

Dans ce cadre, il s’agit, pour la Russie, de limiter les risques de cette crise pour sa propre sécurité, risques dont elle ne semble pas considérer qu’ils soient directement liés au programme nucléaire et balistique de Pyongyang (même si les risques d’accidents sont pris en compte) mais plus sûrement à la politique de l’administration américaine et aux interventions qu’elle est susceptible d’engager. Moscou soupçonne de longue date les Etats-Unis d’instrumentaliser la « question coréenne » pour renforcer leur présence militaire dans la région (y compris systèmes THAAD) et de chercher à obtenir, par la pression économique, un effondrement du régime nord-coréen qui leur permettrait d'initier la réunification de la péninsule coréenne selon des modalités qui leur seraient favorables – et qui le seraient moins du point de vue des intérêts russe. Cette analyse intègre le risque de chaos à la frontière Corée du Nord-Russie et un afflux de réfugiés en RussieLa Russie a longtemps espéré qu'un succès diplomatique sur le dossier nucléaire nord-coréen puisse être mobilisé pour exiger une réduction de la présence américaine en Corée du Sud et dans le Pacifique en général et pour limiter les déploiements de systèmes antimissiles dans la région. Elle estime cependant aujourd’hui qu’un tel scénario vertueux n’est plus à l’ordre du jour.. Avec la crise actuelle, ces craintes du Kremlin sont amplifiées, l’encourageant à un positionnement plus actif sur le sujet.

Elles constituent un point de convergence avec la Chine, ce dont a témoigné, entre autres, la proposition sino-russe « freeze-freeze ». Un politologue russe, Fyodor Lukyanov, réputé bien introduit dans les cercles du pouvoir russe, envisage pour sa part une offre conjointe sino-russe de garanties de sécurité à la Corée du Nord, son inclusion dans des grands projets économiques régionaux, en échange d’un arrêt des provocations militaires par Pyongyang et d’un gel vérifiable de son programme nucléaire et balistique – un cadre qui, au passage, ramènerait les Etats-Unis au rang d’observateurFyodor Lukyanov, « Russia Can Profit from North Korea’s Missile Tests », Financial Times, 21 septembre 2017.

La crise nucléaire nord-coréenne comme opportunité

Un autre volet de l’approche russe – mais est-il compatible avec le premier ? – réside dans la perception du Kremlin que la crise nucléaire nord-coréenne peut constituer une opportunité de renforcer sa position internationale. Toujours en froid avec les puissances occidentales du fait de son comportement en Ukraine et en Syrie, la Russie met en avant, comme elle l’a toujours fait, le dossier de la lutte contre la prolifération comme un enjeu imposant que soient dépassées les divergences entre puissances. Le succès multilatéral qu'a constitué l'accord sur le nucléaire iranien, obtenu malgré les fortes tensions entre les pays qui ont travaillé conjointement à son élaboration, est cité en exemple. Il semble évident que la partie russe voie dans la crise nord-coréenne un des sujets sur lesquels il est encore possible d’espérer « raccrocher » les Etats-Unis à un agenda bilatéral plus coopératif. On retrouve en tout cas cette idée dans la bouche d’experts russes dont on peut considérer que leurs vues se situent en résonance ou en écho de celles du Kremlin et qui ont choisi des médias occidentaux pour s’exprimer sur ce sujetDmitri Trenin, « What’s the U.S.’s Best Chance With North Korea? Russia », The New York Times, 18 septembre 2017.. Si cela s’avérait impossible, compte-tenu de la profondeur de la crise entre Moscou et Washington, la Russie escompte en tout cas retirer d’une posture diplomatique active l’image d’une puissance responsable qui pèse sur tous les dossiers internationaux majeurs – surtout si les Etats-Unis devaient persister dans une position assez difficile à saisir, suscitant la réserve bien compréhensible de leurs partenaires en Asie et ailleurs. La volonté d’apparaître comme une puissance qui pèse sur les grands dossiers internationaux explique en partie pourquoi la Russie vote les sanctions avec les autres membres permanents du Conseil de sécurité, en dépit du scepticisme par ailleurs exprimé à Moscou quant à leur efficacité relative. Le vote des sanctions est aussi explicable car c’est aux yeux du Kremlin une condition du maintien du dossier au niveau du Conseil de sécurité, ce qui permet d’espérer canaliser les éventuelles velléités de Washington de tenter des options unilatérales.

Par ailleurs, dans son effort de rééquilibrage de sa diplomatie vers l’Asie, qui est désormais un objectif stratégique, la Russie n’a pas une gamme étendue de cartes à jouer. Quelque peu contrainte par ses liens étroits avec la Chine, encore assez peu présente économiquement, réservée militairement, elle tente de se crédibiliser comme puissance asiatique principalement via la diplomatie, en cherchant à profiter de la quête d’équilibre de nombreux pays asiatiques soucieux de l’impact possible, pour eux, de la montée des tensions entre les Etats-Unis et la Chine – sur la Corée du Nord et au-delà. Dans ce cadre, une stratégie de présence sur le dossier nord-coréen est probablement perçue comme un élément complémentaire dans le « pivot » russe vers l’Asie. En tout état de cause, Moscou a des relations correctes, en l’état actuel des choses, avec toutes les parties qui pèsent dans le processus de gestion de la crise – hormis les Etats-Unis et, dans une autre mesure, l’Europe.

Au final, les déclarations émanant de l’administration américaine, ne formant pas exactement une ligne très lisible, pourraient aider la Russie dans l’atteinte de ces objectifs divers – en renforçant l’intérêt des pays les plus directement concernés en Asie, voire, qui sait, de pays européens, pour les possibles apports russes. Les termes de Fyodor Lukyanov apportent un bon résumé du calcul de Moscou : il s’agit de « susciter du dynamisme géopolitique et de faire de soi-même un acteur stratégique important »Fyodor Lukyanov, « Russia Can Profit from North Korea’s Missile Tests », op. cit.. Un calcul sans aucun doute encouragé par les résultats plutôt favorables de son activisme diplomatique (et militaire) en Syrie ces dernières années…

Cela dit, dans ce cadre, le pari russe se veut prudent. Car la Russie ne dispose pas de leviers particulièrement significatifs – bien moins que sur la Syrie. Si elle peut certainement valoriser ses bonnes relations et ses canaux diplomatiques bien entretenus avec PyongyangLe directeur du département du ministère russe des Affaires étrangères pour la non-prolifération et la maîtrise des armements, Mikhail Oulianov, assure ainsi volontiers que la Russie travaille en coulisses pour encourager la désescalade des tensions et le dialogue entre les parties (« Russia Working behind Scenes to Bring N. Korea Situation Back to Acceptable Condition – Foreign Ministry », Interfax AVN, 26 septembre 2017)., alors que les rapports Chine/Corée du Nord sont complexes et alourdis par le passif historique, ses leviers économiques ne sont en rien comparables à ceux de Pékin. D’ailleurs la position russe, si elle se veut plus visible, n’est en réalité pas extrêmement offensive. Tout en jouant ses propres cartes – par exemple lorsque la diplomate nord-coréenne responsable du dossier Amérique du Nord se rend à Moscou pour des rencontres de haut niveau fin septembre –, la Russie continue à promouvoir des propositions qui ramènent à l’image d’une forte coordination entre Moscou et Pékin comme deux puissances de la raison face aux comportements irresponsables de Pyongyang et… de Washington. Une manière comme une autre de pousser l’idée de la « désoccidentalisation » de l’ordre internationalLors de la conférence de sécurité de Munich en février 2017, Sergeï Lavrov a espéré « que le monde choisira[it] un ordre international démocratique – un ordre international post-occidental – dans lequel chaque pays est défini par sa souveraineté ». en plaçant sur le même plan les comportements de « jardin d’enfants » auxquels se livrent les présidents des deux pays« Lavrov Compares U.S.’, N. Korea’s Behavior with That of Children in a Kindergarten », Interfax-AVN, 22 septembre 2017.

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