Nuclear Opportunism: A Theory of How States Use Nuclear Weapons in Inter-national Politics

Mark Bell, Journal of Strategic Studies, 2017 , bulletin n°51, février 2018

Les efforts de la communauté internationale en matière de non-prolifération sont souvent justifiés par les craintes qu’un Etat proliférateur adopte un comportement déstabilisateur grâce à son arsenal nouvellement acquis. Dans la lignée de ses travaux précédents, Mark Bell s’intéressent à l’impact des armes nucléaires sur les politiques étrangères des Etats, et s’emploie à construire une typologie selon la théorie de « l’opportunité nucléaire ». Son argument est simple et intuitif : les Etats utilisent leurs armes nucléaires pour mettre en place six types de comportements, en fonction de leurs priorités. Cela remet néanmoins en cause la théorie de la « révolution nucléaire ». Celle-ci sous-tend que l’acquisition d’armes nucléaires permet dans tous les cas d’assurer les préoccupations de sécurité d’un Etat. En conséquent, les Etats nucléaires sont censés réduire leurs comportements déstabilisateurs (courses aux armements conventionnels, attention portée aux gains territoriaux, stratégies préventives et préemptives, …). Ils privilégieraient donc le statu quo et seraient plus prudents dans la conduite de leur politique étrangère. Cette théorie est le fondement des célèbres postulats de Kenneth Waltz.

Pour Mark Bell, elle est cependant déficiente car elle ne parvient pas à prédire le comportement historique des Etats. S’appuyant sur ses recherches antérieures, il postule que l’acquisition d’armes nucléaires peut favoriser six comportements : l’agression, l’expansion, l’indépendance, le soutien à des alliés, la détermination à défendre une position ou encore le compromis. Il fait l’hypothèse que ces comportements sont déterminés par des variables simples : l’existence d’une menace sérieuse ou d’un conflit ouvert, la présence d’un allié protecteur ou encore l’augmentation de la puissance relative.

L’auteur ne dispose pas d’analyse quantitative statistique, mais démontre sa théorie par la description d’exemples historiques. Ainsi, il montre que si un Etat est fortement menacé, il risque de se conduire de manière plus agressive et déterminée. Le Pakistan illustre particulièrement ce cas, puisque le pays s’est montré plus entreprenant depuis la constitution de son arsenal nucléaire, et a pris davantage de risques pour défendre ses intérêts territoriaux en se servant de sa capacité nucléaire comme d’un bouclier. L’Afrique du Sud, les Etats-Unis avant la reddition japonaise ou encore la Corée du Nord ont selon l’auteur eu des comportements similaires. Bien que dans une situation analogue, Israël est en revanche un contre-exemple puisqu’il ne s’est pas vraiment montré plus agressif depuis la constitution de sa force nucléaire.

En l’absence de menace immédiate, une seconde variable est déterminante pour Mark Bell : il s’agit de la présence d’un allié protecteur. En effet, les Etats protégés font souvent des efforts pour ne pas déplaire à leur protecteur et peuvent donc être amenés à adopter des postures de retenue. Le développement de l’arme nucléaire peut alors permettre de recouvrer une forme d’indépendance, un objectif politique considéré comme très positif et poursuivi de manière nette par des Etats comme la France après 1960.

Enfin, pour les Etats concerné ni par une forte menace ni un allié puissant, Mark Bell postule deux cas de figure. Pour les puissances ascendantes, il suppose que leur comportement pourra inclure l’extension des intérêts, le soutien d’alliés et la détermination. L’objectif sera notamment de maintenir la position de domination, comme cela a été le cas pour les Etats-Unis après 1945 qui a opéré une véritable « révolution politique » en décidant de jouer le rôle de puissance global. Cela pourrait être également pour l’Inde pour qui les armes nucléaires sont un des aspects lui permettant d’accéder au statut recherché de grande puissance, moins pour la Chine pour qui le modèle de la « révolution nucléaire » semble davantage s’appliquer. Dans le cas des puissances en déclin, l’arsenal nucléaire peut également permettre de soutenir des alliés ou défendre ses intérêts avec plus de détermination.

Mark Bell anticipe certaines critiques à son travail, et notamment la difficulté à distinguer les causes des conséquences ainsi que le choix de ne pas prendre en compte certaines variables internes aux Etats. Pour autant, son modèle lui semble utile par sa simplicité et son application facile à des cas historiques. Il permet notamment d’interroger la théorie de la révolution nucléaire – une tendance souvent observée dans les publications récentes – et de contester l’idée selon laquelle le développement d’armes nucléaires conduirait les Etats à avoir des comportements plus stables, responsables et en faveur du statu quo. Il estime qu’il permet de prédire le comportement de proliférateurs, comme l’Iran, dont on pourrait s’attendre à ce qu’elle se montre plus déterminée et plus encline à soutenir ses alliés (Syrie, Irak, …) si elle venait à se doter de l’arme nucléaire.

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