Poseidon : élément accessoire ou décisif pour la dissuasion russe

Pauline Lévy et Emmanuelle Maitre, bulletin n°64, avril 2019

Le 20 février 2019, lors de son discours devant l’Assemblée Fédérale de Russie, Vladimir Poutine confirme les succès des essais effectués sur la torpille Poseidon, et annonce officiellement le lancement d’un sous-marin la transportant pour le printemps 2019.Putin’s speech in front of the Federal Assembly, 20 février 2019, Présidence russe. Un délai ambitieux, mais toutefois respecté par la compagnie Sevmash, qui met à l’eau le sous-marin Belgorod le 23 avril 2019. Certains essais restent encore à effectuer sur l’appareil avant qu’il ne soit entièrement opérationnel, mais sa mise en service définitive est prévue pour fin 2020.« Russia floats out first nuclear sub that will carry Poseidon strategic underwater drones », TASS, 23 avril 2019

La torpille nucléaire, dont le développement avait été « malencontreusement » révélé en 2015 par la diffusion d’images sur deux chaînes de télévision sous tutelle de l’Etat, et dont l’existence avait été confirmée par le Président russe lors de son discours devant l’Assemblée Fédérale le 1e mars 2018, avait fait couler beaucoup d’encre.La question de savoir si les images ont été diffusées intentionnellement ou non par l’Etat russe a longtemps fait débat. Voir « Poseidon », Jane’s IHS Markit, 19 mars 2019. L’appellation « torpille apocalyptique » qui lui est aujourd’hui régulièrement conférée montre d’ailleurs bien le traitement médiatique qui lui est réservé, notamment aux Etats-Unis.Voir par exemple: Kyle Mizokami, « How can we Stop Russia’s Apocalypse Nuke Torpedo », Popular Mechanics, 16 août 2018.

S’inscrivant dans une dynamique de modernisation et d’automatisation des armements russes, la torpille Poseidon serait le premier drone sous-marin, ou robot sous-marin autonome (UUV – Unmanned Underwater Vehicle) du genre. L’arme mesurerait entre 21 et 24 mètres, selon les estimations de Jane’s, et serait capable de parcourir de très longues distances à plus de 1000 mètres de profondeur grâce à un système de propulsion assuré par une unité énergétique nucléaire intégrée.Thomas Nilsen, « Russia's most secret sub soon to be launched with this terrifying weapon », The Barents Observer, 14 mars 2019. Elle pourrait d’après les médias russes transporter une tête thermonucléaire d’une puissance allant jusqu’à deux mégatonnes, destinée à frapper des bases côtières ou des ports.« Poseidon », Jane’s IHS Markit, op. cit. Lorsque la torpille serait proche de sa cible, le lancement de la charge nucléaire déclencherait une onde de choc et un tsunami, rendant inhabitable et inutilisable une zone bien plus large que la cible en elle-même et maximisant les victimesH.I. Sutton, « Russian Poseidon Intercontinental Nuclear-Powered Nuclear-Armed Autonomous Torpedo », Covert shores, 21 janvier 2019. - ce qui a notamment conduit Jeffrey Lewis à déplorer la qualité « thermonucléaire radiologique » de la nouvelle arme russe.« It’s not just a thermonuclear weapon. It’s a dirty thermonuclear weapon. », in Jeffrey Lewis, « Putin’s Doomsday Machine », Foreign Policy, 12 novembre 2015.

Poseidon est conçue pour parer au développement des systèmes de défense anti-missile américains en créant des alternatives aux forces de missiles balistiques traditionnelles qui pourraient devenir moins efficaces avec l’amélioration des capacités antimissiles. Chaque sous-marin aurait la capacité de porter six à huit torpilles, selon les médias russes, même si ce chiffre est incertain.L’affirmation selon laquelle le sous-marin pourrait porter huit torpilles est cependant contestée, par exemple par Franz-Stefan Gady dans « Russia’s First 'Poseidon' Underwater Drone-Carrying Submarine to Be Launched in 2019 », The Diplomat, 20 février 2019. Pour lui, ils seraient plutôt à même d’en transporter quatre à la fois.

Quelles sont donc les implications stratégiques d’une telle arme? Il est clair que la torpille Poseidon est destinée à diversifier et renforcer la dissuasion nucléaire russe. A cet égard, le Président Poutine a encouragé les Etats-Unis à « prendre en compte la portée et la vitesse de[s] armes prospectives [russes] avant de prendre des décisions qui menaceraient la Russie ». Poseidon possède en effet un fort pouvoir déstabilisateur, et la menace que pourrait représenter la Russie quand une telle arme sera devenue entièrement opérationnelle est prise très au sérieux par les Etats-Unis, comme en témoignent plusieurs mentions explicites de la torpille (sous le nom de Status-6) dans la Nuclear Posture Review de 2018. La torpille nucléaire est d’autant plus menaçante qu’elle est polyvalente. Ainsi, certaines sources affirment qu’elle pourrait également être dotée de charges utiles conventionnelles et déployée contre les porte-avions, ou encore qu’elle pourrait être utilisée comme arme tactique contre des navires de guerre.Mark Episkopos, « Russian Navy Will Soon Deploy 32 "Poseidon" Nuclear Drones Across 4 Submarines », The National Interest, 15 janvier 2019. L’inquiétude majeure des Américains demeure cependant, à ce jour, leur manque d’équipement pour se prémunir d’une telle menace et s’en protéger ; même si, à plus long terme, certains estiment qu’il sera possible de créer un système de défense – dont l’efficacité potentielle reste toutefois discutée – contre ce type d’engin.Dave Majumbar, « Just How Much of a Threat is Russia’s Status-6 Nuclear Torpedo? », The National Interest, 16 janvier 2018.

Développer une défense « anti-torpille » nécessitera sans doute un rigoureux réaménagement des dispositifs de lutte anti-sous-marine en place, ainsi que des investissements considérables pour adapter les infrastructures existantes à la nouvelle menace.H.I. Sutton, op. cit.

Les circonstances dans lesquelles la torpille pourrait être employée contre un adversaire restent peu claires. Si certains estiment qu’elle est destinée à devenir une arme de seconde frappe,Ibid. renforçant alors directement la dissuasion russe, d’autres envisagent plutôt une utilisation de « troisième frappe », dans le cas hypothétique où la Russie attaquerait, par exemple, un Etat membre de l’OTAN ; attaque à laquelle les Etats-Unis se verraient obligés de répondre afin de préserver l’intégrité de l’Alliance, justifiant alors l’emploi de la torpille par la Russie contre les Etats-Unis et/ou leurs alliés. Dans un tel scénario, l’ampleur de la menace vise à dissuader les Etats-Unis de répondre à une première frappe russe sur l’un de ses voisins membres de l’OTAN.Ce scénario est envisagé par Malcom Davis dans une interview, in Alex Lockie, « The real purpose of Russia's 100-megaton underwater nuclear doomsday device », Business insider, 11février 2019.

Le caractère complémentaire de la torpille Poseidon dans le cadre des capacités de dissuasion russe est toutefois contesté. En effet, certains affirment qu’elle apportera peu de valeur ajoutée à une dissuasion aujourd’hui principalement assurée par des ICBM de plus en plus rapides et précis, auxquels s’ajoute depuis peu le planeur hypersonique Avangard.Voir par exemple les propos de Nikolai Sokov in Dave Majumbar, op. cit. De plus, certains rappellent que le caractère autonome de l’engin ne constitue pas nécessairement un avantage : il existe toujours un risque, par exemple, que le système de rappel dysfonctionne ou ne soit pas suffisamment réactif pour s’adapter au contexte stratégique en temps réel.Dave Majumbar, op. cit. Dans ces conditions, certains estiment que l’arme est avant tout une représentation symbolique, du projet Poutinien de positionnement de la Russie comme grande puissance, en interne comme vis-à-vis de ses compétiteurs internationaux.David Hambling, « The Truth Behind Russia’s 'Apocalypse Torpedo' », Popular Mechanics, 18 janvier 2018.

Télécharger le bulletin au format PDF

Partager


Sommaire du bulletin n°64

Télécharger le bulletin


Archives du bulletin

Retour à l'accueil du programme