Retrait américain du traité nucléaire FNI : quelles conséquences ?

Bruno Tertrais, bulletin n°58, octobre 2018

entretien réalisé pour l’Institut Montaigne le 24 octobre 2018

Quelles peuvent être les conséquences du retrait américain du traité sur les Forces Nucléaires de portée Intermédiaire sur le processus de désarmement nucléaire ?

C’est un nouveau clou planté dans le cercueil du désarmement. Celui-ci est clairement en panne. Partout, les forces nucléaires sont modernisées. En Asie, les arsenaux sont en augmentation, ce qui, pour le moins, laisse mal augurer du succès du récent Traité d’interdiction des armes nucléaires signé par un grand nombre de pays… non-nucléaires.

Mais c’est en soi un événement important à un double égard : d’abord, ce traité fut le symbole du « début de la fin » de la guerre froide ; ensuite, ce fut le premier – et seul à ce jour – véritable traité de désarmement nucléaire, au sens où il interdisait une classe entière de missiles et prévoyait leur destruction vérifiée. Il convient toutefois de rappeler que la première justification du retrait américain, ce sont les violations russes du traité. On s’est à juste titre méfié des arguments techniques américains – le respect des traités n’est en effet repérable que grâce au renseignement – mais les Européens semblent maintenant convaincus de la matérialité de ces violations : Moscou a testé un nouveau missile de croisière d’un type interdit, le SSC8.

On peut dire que dans l’histoire des relations stratégiques entre Russes et Américains, les premiers violent les traités et les seconds s’en retirent – et respectent ainsi le droit : il est en effet possible de se retirer d’un traité dès lors que des circonstances extraordinaires en rapport avec l’objet de ce dernier se présentent…

Mais la méthode choisie par Trump laisse perplexe : pourquoi avoir annoncé cette intention avant même les entretiens importants que John Bolton, conseiller américain à la Sécurité nationale, devait avoir à Moscou ? C’est aussi donner – ce qui est un comble – le beau rôle à la Russie…

A la suite du retrait américain du traité FNI, comment envisager la collaboration entre les Etats-Unis et la Russie en matière de dénucléarisation, alors que le traité New START arrive à son terme en 2021 ? Quelles conséquences pour l’Europe ?

C’est malheureusement sans doute la prochaine étape : tout indique que Moscou et Washington ne sont pas prêts à envisager un nouvel accord de maîtrise des armements nucléaires stratégiques. Et il n’est même pas certain que les deux pays s’entendent pour prolonger le traité en vigueur, New START, au-delà de 2021. Si c’était le cas, on peut dire que c’est la quasi-totalité de l’édifice de la maîtrise des armements qui aura alors disparu, et la responsabilité en incombera aux deux parties.

Pour les Européens, la conséquence première est psychologique et politique. Ils mettront de plus en plus Trump et Poutine sur le même plan. Mais Washington s’en moque. Reste à espérer que cela pourra donner un nouveau coup de fouet en faveur d’une plus grande autonomie européenne…

Sur le plan militaire, en revanche, il n’y a pas de conséquence immédiate. Même si à terme, on aura peut-être de nouveaux moyens – pas forcément nucléaires d’ailleurs, car les missiles de type « FNI » peuvent aussi être classiques – déployés en Europe des deux côtés.

Il ne faut pas idéaliser ces traités et parler d’une « nouvelle course aux armements » qui serait automatiquement déclenchée par leur abandon. Leur vertu essentielle – et elle est majeure ! – est de permettre la connaissance mutuelle des arsenaux des deux parties, et de donner une certaine prévisibilité à leur évolution.

La décision de Donald Trump vise également à contrer la montée en puissance militaire et politique de la Chine qui n'est pas liée par le traité FNI. En quoi cette décision constitue-t-elle un tournant pour les relations sino-américaines dans le Pacifique ?

Ce n’est pas un tournant : le virage vers une posture militaire plus ferme vis-à-vis de la Chine avait déjà été pris, d’abord sous Obama, et de manière plus vigoureuse sous Trump. Mais cette dimension asiatique est effectivement essentielle. En 1987, il avait été décidé, à la demande notamment du Japon, que le traité ne s’appliquerait pas seulement à la région européenne, ceci afin d’éviter que l’URSS ne conserve ses missiles et ne les redéploie en Asie… En 2017, la perspective est totalement différente : ce sont les Etats-Unis qui estiment qu’ils doivent ouvrir la possibilité de déployer des missiles de croisière sol-sol face à la Chine.

D’autant plus que ce pays, en trente ans, a déployé un gigantesque arsenal de missiles « de type FNI ». On pourra se souvenir, d’ailleurs, qu’il y a dix ans, la France avait sans succès proposé la « multilatéralisation » du traité FNI, c'est-à-dire sa globalisation… C’est là que la décision américaine n’est pas totalement idéologique : elle correspond aussi à un calcul stratégique. Il est d’ailleurs partiellement partagé par la Russie, même si elle ne le dira pas haut et fort : si elle se retire à son tour du Traité FNI, elle aura elle aussi les mains libres en Asie…

Les répercussions vont au-delà. L’idée d’un « nouvel accord » avec l’Iran, qui serait plus contraignant que l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien de 2015 (Joint Comprehensive Plan of Action, JCPOA) – ou bien le complèterait – passe définitivement à la trappe. Comment peut-on croire en effet que Téhéran pourrait avoir confiance en la parole de M. Trump ? N’oublions pas aussi les conséquences possibles sur la Corée du Nord. Il fallait déjà être d’une naïveté consternante pour croire qu’un véritable accord de dénucléarisation pouvait être conclu avec Pyongyang. Mais après le retrait du JCPOA et celui du traité FNI, Kim Jong-un tirera sans doute la leçon que face à Trump, il vaut mieux être armé que désarmé.

Pour autant, ce n’est pas une rupture stratégique majeure. Tout ceci est dans la lignée de ce que fait M. Trump depuis janvier 2017. La sortie du traité FNI n’est pas encore juridiquement effective. Et si le Pentagone veut de nouveaux moyens en Asie, encore faut-il qu’ils soient financés par le Congrès.

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