Valdaï 2018 : les propos de Poutine sur le nucléaire

Isabelle Facon, bulletin n°58, octobre 2018

Le 18 octobre 2018, lors de la quinzième édition de la grande conférence annuelle du cercle Valdaï, réunissant experts et personnalités russes et étrangères pour des discussions sur l’état du monde, le président Poutine est intervenu lors de la session plénière, sous forme d’une interview conduite par le politologue Fiodor Loukianov. Un passage en a retenu plus particulièrement l’attention : évoquant les risques de conflit nucléaire, le président russe a défrayé la chronique en indiquant que les Russes, en pareille circonstance, iraient au paradis en tant que martyrs. De fait, selon lui, la Russie ne serait pas l’initiatrice d’une frappe nucléaire ; l’auteur de cette frappe, plus que certainement les Etats-Unis, irait, lui, en enfer, puisque la rétorsion de la Russie, en le détruisant, le priverait de la possibilité de se repentir… La teneur de ces formulations, suscitant moult commentaires et interrogations, obligera le porte-parole de la présidence russe, Dmitriï Peskov, à corriger le tir en affirmant que l’important, dans le propos présidentiel, ne résidait pas dans « l’allégorie » du paradis et de l’enfer, mais bien dans l’affirmation que la doctrine nucléaire russe n’octroie pas à ses dirigeants le droit à une frappe nucléaire préventive« V Kremle raz’iasnili slova Poutina o iadernom oudare » [Le Kremlin éclaircit les propos de Poutine sur la frappe nucléaire], RIA Novosti, 22 octobre 2018.. La présente note propose une analyse du débat suscité par les propos du chef de l’Etat russe et quelques clefs de compréhension dans un contexte où les autorités russes semblent partagées entre leur réflexe traditionnel de brouiller les cartes quant à leurs intentions dans le domaine militaire (maskirovka), visant à renforcer leur position dans le rapport de forces avec les pays occidentaux, et une volonté de renouer les fils du dialogue politico-militaire avec ces derniers à des fins de stabilisation de la situation stratégique.

Ce que le président russe a dit

Quand un discours suscite un vif débat et des interprétations contradictoires, il n’est jamais inutile de revenir à sa lettreTexte de l’interview complète en russe., mais celle-ci pose questions.

Interrogé sur la manière dont la Russie appréhende sa sécurité dans le monde actuel, le président a évoqué, parmi les avantages de la Russie face aux risques, la capacité de dissuasion nucléaire : « nous vivons dans un monde dont le fondement de la sécurité réside dans le potentiel nucléaire. La Russie est l’une des plus grandes puissances nucléaires. Et vous savez, je l’ai dit publiquement, nous améliorons nos systèmes de frappe pour répondre à la construction des défenses antimissiles des Etats-Unis. Certains sont déjà en service, d’autres seront disponibles dans l’avenir très proche, dans les prochains mois. J’ai en tête le système ‘Avangard’. … Personne n’a pour l’instant d’armement hypersonique de haute précision. Certains prévoient d’en tester d’ici un an et demi – deux ans seulement, de commencer les essais, alors que nous, nous disposons de cet armement de haute technologie, moderne… ».

Le thème nucléaire revient un peu plus tard, lorsque F. Loukianov lui rappelle un documentaire, « Ordre international-2018 »La vidéo complète, en russe, de ce documentaire, sorti en mars 2018, est visionnable à cette adresse. Le documentaire a été réalisé par Vladimir Soloviev, généralement considéré comme un propagandiste au service du pouvoir., dans lequel il avait dû répondre à une question sur la disposition de la Russie à utiliser les armements dont elle dispose, y compris les armements de destruction massive, pour se défendre, défendre ses intérêts. Le président russe revient sur ses propos d’alors : « J’ai dit que dans notre concept d’emploi de l’arme nucléaire il n’y a pas de frappe préventive [« pre-emptive » dans la traduction en anglais sur le site du KremlinTexte de l’allocution de V. Poutine à Valdaï en anglais.]… nous n’avons pas, dans notre concept d’emploi de l’arme nucléaire, de frappe préventive. Notre concept, c’est la frappe otvetno-vstretchnyï [traduction officielle : « reciprocal counter-strike »]…. cela signifie que nous sommes prêts et emploierons l’arme nucléaire seulement quand nous aurons l’assurance que quelqu’un, un potentiel agresseur, va frapper la Russie, notre territoire. Je ne vous révèle aucun secret : nous avons un système, et nous l’améliorons constamment, il a besoin de l’être – le système d’alerte avancée des attaques de missiles. … ce système consigne à l’échelle globale quels sont les lancements de missiles stratégiques à partir de l’océan mondial, de quel territoire ils partent…. Deuxièmement, il détermine la trajectoire du vol. Troisièmement, la zone où les têtes de l’arme nucléaire vont tomber. Et quand nous serons convaincus (et tout cela prend quelques secondes) qu’une attaque se dirige vers le territoire de la Russie, seulement après cela nous réaliserons une frappe otvetnyï [traduction : « counter-strike »]. C’est une frappe otvetno-vstretchnyï [traduction : « reciprocal counter-strike »]. Pourquoi vstretchnyï [traduction : « counter »] ? Parce que si [des missiles] se dirigent vers nous, [un missile] ira à leur rencontre, en direction de l’agresseur. Bien sûr, c’est une catastrophe mondiale, mais je répète, nous ne pouvons être les initiateurs de cette catastrophe, parce que nous n’avons pas de frappe préventive [traduction : « pre-emptive »]. Dans cette situation, nous attendons, pour ainsi dire, que quelqu’un emploie l’arme nucléaire contre nous, nous-mêmes ne faisons rien. … Mais alors l’agresseur doit tout de même savoir que le châtiment est inévitable, qu’il sera détruit. Et nous – les victimes d’une agression, nous, en tant que martyrs, nous irons au paradis, et eux périront tout simplement, parce qu’ils n’auront même pas le temps de se repentir »Dans le documentaire « Ordre mondial-2018] pré-cité, il avait déclaré, dans une réponse à une question sur la décision d’utiliser le « bouton nucléaire » et sur la responsabilité que cela suppose : « Une décision sur l’emploi des armes nucléaires ne peut être prise que dans le cas où notre système d’alerte avancée des lancements de missiles non seulement détecte un lancement de missile mais aussi prévoit avec précision la trajectoire du missile et le moment où les têtes nucléaires vont tomber sur le territoire de la Fédération de Russie. Cela s’appelle une frappe otvetno-vstrechnyï. Donc si quelqu’un prend la décision de détruire la Russie, nous avons le droit légitime de répondre.»..

Confusion accrue autour de la doctrine russe

Les analyses se sont multipliées sur le sens des déclarations de Vladimir Poutine. Certains commentateurs, rares il est vrai, se sont demandé s’il s’agissait de la déclaration d’une doctrine de non emploi en premier de l’arme nucléairePar exemple Hans Kristensen, de la Federation of American Scientists, dans un tweet en date du 18 octobre 2018 (« Is Putin now saying Russia has no-first-use policy? »)., d’autres une démonstration supplémentaire de la propension du président russe à mentirMasha Gessen, « Putin Lied about His Nuclear Doctrine and Promised Russians that They Would Go to Heaven », The New Yorker, 19 octobre 2018. Masha Gessen, auteure et journaliste américano-russe, est connue pour ses positions très critiques sur le régime en place en Russie. – puisque ses déclarations du 18 octobre peuvent sembler ne pas converger avec la doctrine nucléaire officielle. De fait, soulignent des experts, un problème réside dans le manque de cohérence entre ces propos (dont la présence par deux fois, à intervalles rapprochés, dans le discours présidentiel – documentaire « Ordre mondial-2018 » et Valdaï – serait à considérer comme un signe de leur importance) et les termes de la doctrine nucléaire officielle, qui envisage l’emploi de l’arme nucléaire dans les circonstances suivantes : une attaque contre la Russie et/ou ses alliés au moyen d’armes nucléaires et autres armements de destruction massive ; une attaque conventionnelle contre la Russie mettant en cause l’existence même de l’Etat russe.

Le propos de Vladimir Poutine a en outre alimenté les spéculations récurrentes sur la signification du terme russe utilisé – preventivnyï – qui, d’un point de vue linguistique, renvoie plutôt à « préventif » mais pour lequel la question se pose régulièrement de savoir si les Russes ne l’utilisent pas également pour évoquer des frappes « préemptives ». Du reste, comme on l’a vu, la traduction officielle en anglais de l’allocution de Vladimir Poutine traduit preventivnyï par pre-emptive. Enfin, d’autres observateurs tentent d’expliquer en quoi le choix du terme otvetno-vstretchnyï oudarAucun des deux termes (otvetnyï oudar, otvetno-vstretchnyï oudar) ne fait l’objet d’une définition dans l’encyclopédie des forces de missiles stratégiques disponible sur le site du ministère russe de la Défense. n’est sans doute pas anodin (la différence étant, selon eux, que les autorités russes n’attendent pas que les armes nucléaires de l’adversaire aient atteint le sol russe pour lancer la frappe), et considèrent que les termes choisis élargissent les conditions d’emploi par rapport à la doctrine nucléaire officielleSimon Saradzhyan, « A Few Thoughts on Why Putin has Decided to Invoke the Concept of Nuclear Counter-Strike Warning for Second Time This Year », Saradzhyan, 19 octobre 2018, L’auteur traduit « otvetno-vstretchnyï » par « counter-strike on warning ».. Cependant, d’autres estiment au contraire que formellement, les propos du président russe viseraient plutôt à rassurer le public quant à la raison dont les autorités russes font preuve à l’égard de l’usage du nucléaire, et restreignent de fait les options en suggérant que la Russie n’aurait recours au nucléaire qu’en réponse à une frappe nucléaireAbigail Stowe-Thurston, Matt Korda, Hans M. Kristensen, « Putin Deepens Confusion about Russian Nuclear Policy », Russian Matters, 25 octobre 2018.. Toutefois, rappellent à juste titre ces mêmes observateurs étrangers, « les incohérences dans les déclarations de Poutine sur les armes nucléaires ne sont pas rares »Ibid..

Un message multiple difficilement audible ?

Dans une discussion internationale sur l’état du monde, un monde dans lequel la Russie se ressent soumise à une très forte pression américaine (un sentiment qu’a conforté la teneur de la nouvelle stratégie de sécurité et de la NPR), Vladimir Poutine a, sans surprise, voulu rappeler que la dissuasion nucléaire reste au cœur de la politique de défense russe et qu’elle est valide. L’allégorie apocalyptique reflète la vision très sombre de la situation internationale qui motive les élites politiques et militaires russes.

Il est également probable que le chef de l’Etat russe ait voulu souligner le sens des responsabilités de la Fédération de Russie en tant que puissance nucléaire (en soulignant le caractère restrictif des conditions d’emploi du nucléaire) et dénoncer ce qu’ils voient comme la posture inverse des autorités américaines en la matière, en particulier suite à la publication de la Nuclear Posture ReviewDans son interview télévisée dans le documentaire « Ordre mondial-2018 », précédemment mentionnée, il avait cherché à mettre en perspective la probité de la Russie en la matière en rappelant qu’elle n’avait pas été la première à développer l’arme nucléaire, et qu’elle ne l’avait, elle, jamais employée…. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergeï Lavrov, dans une interview donnée à RT France, Paris Match et Le Figaro le jour de l’allocution de Poutine à Valdaï, a déploré que « la nouvelle doctrine militaire américaine … abaisse fortement le seuil d’emploi de l’arme nucléaire », et appelé les responsables russes et américains à réitérer conjointement la conviction que personne ne peut gagner une guerre nucléaire. Certains experts supposent que Vladimir Poutine a pu vouloir réduire les appréhensions de l’administration américaine (qui s’expriment dans la NPR) par rapport à l’abaissement perçu, dans la doctrine russe, du seuil d’emploi de l’arme nucléaire« Putin Deepens Confusion about Russian Nuclear Policy », op. cit.. Une telle posture ne serait pas sans cohérence avec l’effort de Moscou, ces derniers mois, pour tenter de remettre sur les rails les discussions sur l’avenir du désarmement nucléaire (anticipation de l’annonce américaine sur le retrait du FNI, manque d’intérêt apparent de l’administration américaine pour la suite du New Start). Ce qui doit, dans la perspective russe, remettre la Russie dans le rôle de l’acteur raisonnable et amener potentiellement des pays européens, soucieux du bouleversement en cours des équilibres stratégiques et de la dégradation de la situation de sécurité en Europe, à la rejoindre de fait sur certains aspects de ses positions sur ces thématiques (ce qui n’ira pas de soi politiquement compte tenu du niveau de confiance très dégradé entre les protagonistes et de la polémique sur les violations par la Russie du traité FNI).

Plus précisément, les propos de V. Poutine semblent destinés à indiquer que la Russie est un Etat nucléaire « raisonnable » et « responsable » en signifiant que (i) Moscou dispose des moyens de caractériser avec certitude une attaque étrangère, (ii) la Russie attendrait que l’attaque soit ainsi caractérisée avant de riposter (pas de « launch-on warning », mais un « launch-under-attack »).

Ce faisant, M. Poutine s’inscrit dans la lignée des responsables russes qui ont affirmé que deux moyens différents (radars et satellites) devaient concourir pour que l’attaque soit caractérisée, et semble souhaiter donner à son pays une image très éloignée de la caricature des années Eltsine (alerte suite au tir d’une fusée norvégienne, 1995), voire de la crise de 1983, encore récemment évoquée à propos de la disparition du colonel Stanislav Petrov, « l’homme qui a sauvé le monde »).

Il n’y aurait donc aucune tension avec la doctrine affichée (le « no-first-strike », qui concerne un échange de coups nucléaires stratégiques, ne devant pas être confondu avec le « no-first-use », qui concerne tout emploi de l’arme nucléaire, même sur un théâtre, et qui ne fait pas partie de la doctrine russe).

L’allocution de Vladimir Poutine semble manquer en partie sa cible. De fait, elle porte a priori essentiellement sur les frappes stratégiques, sans lien évident avec les critiques de Moscou dénonçant le fait que la NPR, en prévoyant le développement d’armes nucléaires de faible énergie, semble signifier que les Etats-Unis comptent employer des armes nucléaires sur le champ de bataille. Par ailleurs, l’allocution présidentielle n’apporte guère de réponses sur ce qui intéresse les experts et les responsables militaires occidentaux, à savoir la possibilité que les Russes envisagent les armes nucléaires non stratégiques comme des instruments pour assurer la « désescalade » d’un conflit par des frappes nucléaires limitées. Il est en conséquence probable que les propos présidentiels ne changent pas grand-chose à la perception internationale de la doctrine nucléaire de la Russie, et donc à son image comme acteur de sécurité.

La Russie semble se trouver ainsi dans la posture de l’arroseur arrosé : elle a abondamment joué du doute sur la nature de sa doctrine nucléaire pour mieux renforcer la crédibilité de sa dissuasion, et usé d’une rhétorique nucléaire parfois agressive (même si les déclarations les plus virulentes ou déstabilisantes émanent rarement des plus hauts responsables politiques et militaires du pays). Si bien qu’aujourd’hui, toute prise de position sur le sujet suscite spéculations et conjectures – la plupart n’allant pas dans le sens de l’image que Moscou voudrait projeter d’elle-même comme acteur international plus responsable que les Etats-Unis et, plus profondément, de son probable souci de restaurer un cadre politique plus propice à des mesures aidant à stabiliser les relations militaires et nucléaires avec les pays occidentaux…

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