Would U.S. leaders push the button? Wargames and the Sources of Nuclear Re-straint.

Reid B.C. Pauly, bulletin n°61, janvier 2019

À travers l’analyse des résultats de wargames mis en scène aux États-Unis pendant la Guerre froide, Reid B.C. Pauly a évalué les raisons pour lesquelles le recours à l’arme nucléaire en situation de crise est extrêmement rare, même inexistant depuis 1945. Le wargame, ou jeu de guerre, utilisé notamment pour tester certaines théories des relations internationales, implique la mise en confrontation de deux équipes (Blue team contre Red team) pendant une durée d’en général trois ou quatre jours à raison de plusieurs heures par jours. Par rapport à d’autres méthodes employées pour comprendre le non-usage de l’arme nucléaire, comme les expériences de laboratoire, permettant de mesurer la disposition de l’interrogé à utiliser la force dans un scénario donné, ou les sondages de l’opinion publique, les jeux de guerre ont l’avantage considérable de consister en une véritable mise en situation dans laquelle les joueurs, principalement des élites, sont des acteurs réels dont les décisions influent sur le déroulement de l’Histoire. Bien sûr, comme toute méthode servant à tester des théories, les wargames ont leurs limites. En particulier, les acteurs peuvent être enclins à se comporter de manière plus agressive, notamment en raison de l’anonymat par lequel ils sont couverts. De surcroît, ce type d’expérimentation a montré que les acteurs pouvaient avoir tendance à se comporter conformément à ce qu’ils pensent qu’on attend d’eux plutôt que comme ils se comporteraient si la situation était réelle.

Face au constat évident de la non-utilisation de l’arme nucléaire depuis 1945, Reid B.C. Pauly a formulé plusieurs hypothèses visant à fournir une explication :

  • H1 : Dissuasion (« Deterrence»). Les participants n’utiliseront pas l’arme nucléaire contre les adversaires dotés et leurs alliés de peur que ceux-là ne répondent par une frappe nucléaire.
  • H2 : Faisabilité (« Practicability »). Les participants n’utiliseront pas l’arme nucléaire du fait de l’efficacité et des avantages présentés par les alternatives conventionnelles.
  • H3 : Précédent (« Precedent»). Les participants ne voudront pas créer un précédent en matière d’utilisation de l’arme nucléaire de peur que cela ne catalyse la prolifération de cette dernière.
  • H4 : Réputation (« Reputation»). Les participants seront dissuadés par la crainte que leur réputation personnelle et celle de leur pays ne soient entachées.
  • H5 : Ethique (« Ethics»). Les participants percevront l’utilisation de l’arme nucléaire comme aberrante en ce qu’elle implique beaucoup de dommages collatéraux.

En ce qui concerne les participants, Reid B.C. Pauly envisage deux scénarios : soit les « élites stratégi­ques » participant aux wargames – ces élites étant définies de manière très large comme ayant une meilleure compréhension des effets des armes nucléaires, une sensibilisation à la stratégie nucléaire ainsi qu’aux arguments justifiant le non-usage, une connaissance et sensibilité historique affûtée, ou encore une meilleure appréhension des coûts d’une guerre, pour ne nommer que quelques critères – seront plus réticentes à utiliser l’arme nucléaire que les jeunes officiers chargés des tâches opérationnelles ; soit les deux témoigneront de la même réticence à les employer.

À partir de l’analyse d’archives déclassifiées d’un certain nombre de simulations, Reid B.C. Pauly a pu tirer les conclusions suivantes : tandis que les hypothèses 1, 2, et 4 se trouvent confirmées, les deux restantes ont été beaucoup moins vérifiées. La dissuasion reste l’explication la plus importante, mais elle ne peut pas, pour l’auteur, à elle seule, expliquer l’absence d’utilisation des armes nucléaires depuis 1945. La faisabilité ainsi que la réputation sont deux dynamiques extrêmement importantes qui viennent compléter cette dynamique. En ce qui concerne les personnes impliquées dans la simulation, malgré une « aversion », en leurs propres termes, partagée entre les élites et les non-élites à employer l’arme nucléaire, les élites se sont montrées plus réticentes à son utilisation.

L’étude des résultats montre que l’arme nucléaire a été utilisée à trois occurrences dans les simulations de guerre, et que cela a mené à une escalade nucléaire dans au moins deux des cas (le rapport du troisième jeu étant indisponible). Si les participants ont exprimé leur regret d’avoir dû prendre de telles mesures, et que de manière générale il a pu être constaté que les élites et les seniors sont moins enclins au recours à une action si agressive, ces trois expériences montrent les limites de la logique du non-usage. La dissuasion, la faisabilité, le précédent, la réputation et l’éthique n’ont pu empêcher la situation de dégénérer dans ces trois exemples. Même si le recours à l’arme nucléaire semble encore relativement improbable, force est de prendre en compte l’inquiétude grandissante de certains universitaires quant aux potentielles failles de la logique du non-usage.

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