Stratégies de sécurité en Méditerranée

Nathalie Ruffié, Philippe Gros, Vincent Tourret, , octobre 2018

Résumé

La Méditerranée connaît depuis plusieurs années une profonde évolution des enjeux et des rapports de force stratégiques. Les « révolutions » arabes depuis 2011 ont redistribué bien des cartes : chan-gements de régime, guerres civiles, fragmentation de territoires, expansion du djihadisme. Au Maghreb, l’achèvement de la forte émergence militaire algé-rienne rend d’autant plus critiques les incertitudes quant à l’avenir du système de pouvoir à Alger, qu’il s’agisse de sa stabilité ou de la pérennité de sa pos-ture de « non-alignement défensif ». Quant à la guerre civile en Libye, elle repose sur un millefeuille de lignes de fracture pérennisant la déstructuration du pays et ses débordements djihadistes déstabili-sateurs en Tunisie. La situation du Levant est plus complexe encore. S’y confrontent les trois puis-sances régionales que sont la Turquie, à la situation géostratégique très incertaine, Israël et l’Égypte, émergent à crédit. S’y exacerbe la confrontation entre « l’axe de résistance » constitué par l’Iran et le Hezbollah, qui étend sa présence jusqu’aux ri-vages de la Méditerranée, et la coalition sunnite à la posture devenue plus agressive sous le lea-dership saoudien mais au destin lui aussi incertain. La Syrie reste le premier enjeu de ces rivalités : la victoire de Bachar el-Assad laisse place à un pay-sage fragmenté où la Turquie étend au Nord la lutte contre ses ennemis kurdes et où se dessinent les divergences entre les deux sauveurs du régime de Damas, l’Iran et la Russie. S’affirme ensuite l’enjeu énergétique maritime qui motive les rapproche-ments entre Israël, Chypre et l’Égypte face à la Tur-quie et les émergences navales de l’ensemble de ces puissances.
Dans ce contexte, la Russie consolide son rôle de puissance arbitre au Levant en contrepoint des Oc-cidentaux, adossée à une incontournable capacité militaire. Elle étend, en outre, sa présence écono-mique et son influence au reste du bassin. Celle des États-Unis tend à se réduire : si le Maghreb n’est pas une de leurs priorités, leur retrait du Levant reste cependant peu probable à moyen terme car à la lutte contre Daech viennent s’ajouter l’endigue-ment de l’Iran et la compétition stratégique avec la Russie. Enfin, se dessine le renforcement de la pré-sence chinoise actuellement économique, mais qui pourrait se renforcer à terme sur le plan sécuritaire. L’interconnexion du système méditerranéen en fait aussi un centre névralgique des flux illicites aux ef-fets très déstabilisants. Les trafics d’êtres humains, d’armes et de drogues se fondent sur de véritables plates-formes de transit et sur des réseaux raccor-dés entre les trois continents et sont aggravés par des facteurs socio-économiques délétères dans des pays fragiles.
Dans ce paysage, le gros de notre action, qui s’ins-crit dans des cadres multilatéraux, principalement européen, ou multinationaux (notamment le dia-logue 5+5), vise surtout ces espaces déstructurés et leurs effets entropiques. L’action sécuritaire se concentre sur la lutte contre les trafics de migrants et le terrorisme. Cependant, au-delà des nom-breuses initiatives sectorielles, ni la France, ni l’UE ne déploient de réelle stratégie intégrale, une la-cune aggravée par les divergences avec certains al-liés, notamment l’Italie. Or, au-delà des défis de dé-structuration, la Méditerranée tend à redevenir l’es-pace de confrontation stratégique qu’elle a toujours été, une situation que la prochaine crise écono-mique ne devrait pas manquer d’accentuer. Ceci si-gnifie pour la France un risque de « préclusion stra-tégique » en fonction de la nature des crises à venir et des partenaires y prenant part. Sur le plan opéra-tionnel, le risque est de devoir opérer dans des en-vironnements naval, aérien voire électromagné-tique non permissifs. Ce risque est évident dans le paysage géostratégique congestionné que consti-tuent le Levant et la Méditerranée orientale. Il est aussi présent au Maghreb. Dans ce contexte, la présente note recommande une adaptation des ef-forts de renseignement, la sollicitation de nos alliés pour un accroissement de la présence navale et une meilleure exploitation du réseau de bases mé-diterranéennes, atout stratégique majeur des Euro-péens. Au-delà, ces risques plaident, une fois en-core, pour l’adoption d’une stratégie capacitaire de « compensation ».

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