La gestion du secteur de l’énergie en Algérie

Jean-Pierre Séréni, 18 juillet 2018

Introduction

L’énergie, et d’abord son pétrole et son gaz, sont au cœur de l’Algérie. Pas seulement de son économie et de sa vie politique et sociale, mais aussi de son imaginaire et de l’image que se donnent les citoyens de leur pays, de sa richesse et de sa prééminence, réelle ou supposée, dans sa région, le Maghreb. C’est à cause de l’énergie et du Sahara, où se concentrent les principaux gisements, que la guerre d’Indépendance a duré une année supplémentaire, c’est grâce à la nationalisation des compagnies étrangères en 1971 que le président Houari Boumediene a relancé son régime moins de dix ans après la fin du conflit avec la France. C’est enfin à la faveur de l’embellie des cours de l’or noir entre 2004 et 2014 et à l’aisance financière qui en a résulté que son lieutenant, et lointain successeur, Abdelaziz Bouteflika, a pu panser, tant bien que mal, les malheurs et les ruines de la guerre civile des années 1990.

Trois chiffres témoignent de l’importance économique, financière et sociale du secteur de l’énergie composé de trois sous-secteurs : les hydrocarbures, l’électricité et les énergies renouvelables, auxquels les comptables nationaux de l’Office national de statistiques (ONS) à Alger ajoutent, non sans raison comme on le verra plus loin, l’eau.

En 2015, dernière année connue, le secteur ainsi défini, amputé par la baisse des cours du brut survenu en 2014, pesait en volume 1 574,3 milliards de DA (2 822,6 milliards DA en valeur) soit près de 20 % de la valeur ajoutée totale, loin devant la construction (10 %), l’agriculture (9 %) ou l’industrie (5 %). Seuls pèsent plus lourds que l’énergie dans la valeur ajoutée globale, les services (3 186,3 milliards DA en valeur) ; l’administration, poids lourd du système algérien, est d’une autre nature et ne relève pas de l’économie marchande. Ni l’une ni l’autre n’apportent les devises étrangères fournies exclusivement ou presque par les hydrocarbures. Toujours en 2015, les exportations de brut, de condensat, de produits pétroliers et de gaz naturel totalisent 95 % des exportations totales et assurent le financement externe de l’économie algérienne et accessoirement du Trésor public, un acteur décisif sur la scène financière nationale. En 2015, en effet, la fiscalité pétrolière assise sur la compagnie nationale, la Société nationale pour le transport et la commercialisation des hydrocarbures (Sonatrach), et sur les sociétés étrangères établies en Algérie, représentait 41,34 % des recettes fiscales attendues dans la Loi de Finances 2015, première année complète où la baisse des prix de l’or noir a été la plus forte (‑ 47 %). En 2013, année de prix record, la fiscalité pétrolière représentait 61,7 % des recettes fiscales de l’État.

La conjoncture, en effet, change brutalement la contribution du sous-secteur des hydrocarbures ; en 2011, année faste, il représente 35 % du PIB, 70 % des recettes de l’État et 98 % des recettes extérieures. En trois ans, de 2014 à 2016, la part des hydrocarbures dans le Produit intérieur brut (PIB) tombe de 27 % à 17,4 %. Sa contribution à la croissance du PIB décline à 1,5 % en 2015. Les dirigeants du pays doivent apprendre à gérer cette conjoncture en accordéon qui revient plus ou moins régulièrement. On verra qu’ils ont quelque mal à s’y faire. Une baisse de régime des hydrocarbures, que ce soit des prix, de la production ou des débouchés, a des retombées plus ou moins rapides mais toujours substantielles sur les recettes en devises étrangères du pays, sur les ressources fiscales de l’État, sur les dépôts bancaires ou enfin sur l’évolution de l’économie réelle avec son cortège de difficultés sur le front de l’emploi et sur les revenus des nationaux.

Par contraste, le secteur ne joue pas un rôle majeur dans l’emploi global ; il crée beaucoup de valeur mais exige peu de travail par unité produite. À peine 139 000 salariés travaillent dans les hydrocarbures et moins encore à la Société nationale de l’électricité et du gaz (Sonelgaz) (environ 80 000 salariés) qui a le monopole de la distribution de l’électricité et du gaz de ville comme d’une partie de la production. Au total, le secteur de l’énergie emploie, dans 184 entreprises publiques, 256 362 salariés sur une population active de plus de 10 millions d’Algériens.

Historiquement, le principal sous-secteur, les hydrocarbures, est apparu après la Seconde guerre mondiale si l’on excepte une petite exploitation à Aumale dans le nord de l’Algérie sous domination française. Paris relance à l’époque l’effort de recherche pétrolière dans l’hexagone et ses possessions coloniales, dont l’Algérie, afin de soulager les insuffisances de sa balance commerciale chroniquement déficitaire et d’affirmer une volonté d’indépendance nationale vis-à-vis des « Seven Sisters », les majors américaines et britanniques, qui dominent alors l’industrie pétrolière mondiale.

Dans les premières années, l’exploration se concentre dans le nord de l’Algérie que les géologues privilégient au détriment du vaste désert voisin jusqu’au revirement de la fin des années 1940 en faveur du Sahara, à la suite d’un conflit doctrinal entre les scientifiques d’Alger et les ingénieurs d’État de Paris tranché finalement au profit des premiers. Les résultats ne se font pas attendre et, dès 1956, sont découverts deux énormes gisements d’importance mondiale : Hassi Messaoud qui assure encore aujourd’hui près de la moitié de la production pétrolière algérienne et Hassi R’mel, qui est également majeur, et fournit une grosse partie du gaz consommé sur place ou exporté.

Ceci explique-t-il en partie cela ? Il y aura, dès l’origine, dans la pensée des dirigeants nationalistes, puis de l’opinion publique algérienne, une préférence marquée pour une gestion étatique de ce sous-secteur si décisif pour l’avenir du pays. À l’Indépendance, la partie pétrolière des Accords d’Évian est remise presque immédiatement en cause par le gouvernement algérien, après avoir été contestée auparavant par le Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA), le parlement du FLN, réuni à Tripoli en février 1962, et acceptée du bout des lèvres, faute de mieux. Le grignotage par les deux régimes politiques successifs du Code pétrolier saharien (CPS), qui pose les règles de base de l’exploitation des hydrocarbures en Algérie, va durer dix ans, profitant des opportunités diplomatiques et politiques les plus diverses, exploitant l’illusion française de disposer pour quelques années encore d’un pétrole « franc », c’est-à-dire payé en francs et non en dollars, tirant parti des rivalités et de la concurrence entre compagnies internationales. Le 24 février 1971, la nationalisation des intérêts étrangers, essentiellement français à l’époque, est solennellement proclamée par le président de la République, l’Algérie a désormais la maîtrise de ses « richesses nationales » pour reprendre la terminologie de l’époque qui marquera fortement le Tiers monde durant toute la décennie 1970. Une nouvelle ère s’ouvre pour le sous-secteur des hydrocarbures.

Nous examinerons successivement les trois sous-secteurs de l’énergie avant d’aborder dans une quatrième partie ce qu’a été la gestion aléatoire d’un secteur stratégique pour l’Algérie et ses 42 millions d’Algériens et les problèmes d’aujourd’hui, alors que la place du pays dans l’industrie pétrolière mondiale recule depuis une bonne dizaine d’années. [...]

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