La réforme en Jordanie, cette équation à plusieurs inconnues : les enjeux intérieurs, régionaux et internationaux des transformations qui s’y jouent

Jamal Tahat et Hana Jaber, 31 juillet 2019

Introduction

Quelles sont les options offertes à la Jordanie pour dépasser la crise stratégique à laquelle elle se trouve confrontée ? La réponse à cette question impose l’exploration de la panoplie des possibles. Mais dans l’état actuel de la situation, ces options sont définies à partir de considérations internationales et régionales qui, dans leur nature, ne sont que des alternatives d’adaptation. Jusqu’à présent, aucune vision stratégique proactive ne s’est développée à l’échelle nationale.

Publié au dernier trimestre 2018, le rapport du Conseil économique et social illustre parfaitement cette résistance.http://www.esc.jo/Documents/e13b3d5a-5999-4286-9a71-e26c2feb06bc.pdf. La régression, lisible à travers les données considérables qui y sont consignées, est renvoyée davantage à des facteurs exogènes régionaux et internationaux qu’à des éléments structurels liés aux transformations politiques et sociétales. En d’autres termes, le récit officiel surdétermine la situation intérieure par des facteurs externes sur lesquels les décideurs n’ont pas prise et auxquels ils proposent seulement de s’adapter : instabilité régionale, variation du prix du pétrole, crise financière mondiale, etc.

Pourtant, le rapport susmentionné fait état de données qui autorisent le diagnostic d’une situation de crise dérivée d’éléments internes proprement jordaniens. Les conclusions de ce rapport ne reflètent pas seulement la difficulté à dégager des options économiques et sociales ; elles traduisent également, chez les élites qui l’ont rédigé, une difficulté à articuler les différentes composantes intriquées de la crise. D’où la nécessité de proposer, dans les pages suivantes, une lecture qui permette aux acteurs concernés de mobiliser des leviers internes, inhibés par la surdétermination des facteurs exogènes, sans pour autant sous-évaluer ces derniers.

Par où commencer donc pour élaborer cette nouvelle vision ? Jusque-là, la Jordanie trouvait l’équilibre nécessaire à la définition de ses choix stratégiques, dans un jeu d’alliances internationales vieux de plusieurs décennies. La rupture de cet équilibre est une des causes majeures de la crise stratégique jordanienne. Pour rappel, au lendemain de la Première guerre mondiale, l’approche britannique victorieuse a prévalu dans la constitution de l’émirat de Transjordanie, et l’enjeu était alors d’adapter le fonctionnement de l’entité politique émergente à l’administration britannique. Après la Seconde guerre mondiale, le recul du rôle de la Grande-Bretagne dans la région et le début de la Guerre froide ont ouvert une phase d’instabilité, qui a été résorbée lorsque le jeune royaume a pris le parti de se placer sous la protection des États-Unis dès le milieu des années 1950. Avec la fin de celle-ci en 1991, une nouvelle période de fragilité s’est ouverte pour la Jordanie, heureusement résorbée par le projet de solution du conflit israélo-arabe, donnant aux décideurs politiques jordaniens deux décennies de répit, durant lesquelles les États-Unis ont, une fois de plus, servi de point d’appui.

Le mandat d’Obama a inauguré en 2009 une nouvelle vision américaine du Proche-Orient, marquée par un repli stratégique. Elle prive la monarchie du repère stable qui lui a permis jusque-là d’élaborer ses choix stratégiques concernant des questions intérieures, régionales et internationales. Le réajustement proposé par l’actuel secrétaire d’État américain Mike Pompeo, basé sur l’injonction faite à la Jordanie de « prendre parti », va dans le même sens et n’offre pas davantage de solution au pouvoir jordanien,Entretien avec M. Mike Pompeo le 11 janvier 2019 – https://www.cfr.org/article/middle-east-burden-shring? utm_medium=email&utm_source=twtw&utm_content=011819&sp_mid=58264720&sp_rid=amFtYWx0am9AeWFob28uY28udWsS quand il n’en complique la donne. En effet, la stratégie américaine nouvelle, fondée sur le partage des responsabilités, n’est pas de bon augure pour le royaume : celui-ci n’a plus dans la région qu’un rôle fonctionnel doublé de tâches lourdes et coûteuses, en contrepartie de bénéfices moindres que ceux récoltés durant la Guerre froide.

La monarchie hachémite se trouve ainsi propulsée dans une ère nouvelle, et doit se trouver de nouveaux points d’appui pour préserver son équilibre dans un contexte international et régional mouvant. L’état actuel des débats dans le pays traduit une situation volatile et un manque cruel de perspective au sommet de l’État. Une vision stratégique doit pourtant être élaborée, articulée autour de trois variables – intérieure, régionale et internationale –, doublée de la contrainte d’adaptation permanente. L’objectif de cette étude est de faire état des éléments autour desquels s’articule la crise stratégique, ainsi que des moyens nécessaires pour préserver la stabilité du pays. Pour ce faire, nous nous situons à contre-courant des positions dominantes sur la Jordanie, selon lesquelles le pays est prédéterminé par le contexte géopolitique qui impose les modes d’ajustement. Nous émettons l’hypothèse selon laquelle les trois composantes structurelles de l’État – à savoir le territoire, l’humain, le système politique – doivent s’ajuster de manière à intégrer les paramètres exogènes – internationaux et régionaux –, afin de fournir au pays le socle nécessaire à son équilibre, et non l’inverse.

L’élaboration de cette hypothèse nécessite de repenser la dynamique entre les trois sphères – intérieure, régionale et internationale –, de manière à permettre à la Jordanie de sortir par le haut de cette période marquée par des pressions considérables, sans avoir à choisir entre deux mauvaises issues : prendre parti pour l’une ou l’autre des puissances régionales en conflit, ou bien devenir un territoire où se croisent les conflits entre ces mêmes puissances régionales (intersecting land).

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