À la conquête des océans et des marchés, les ambitions de la marine et de l’industrie navale chinoise

Défense&Industries n°12
Marc Julienne, octobre 2018

La Chine est aujourd’hui une véritable puissance navale. Cette puissance reste incomplète, mais elle se dote rapidement des moyens de ses ambitions. Ainsi, à mesure que les capacités technologiques et industrielles chinoises progressent, l’on observe l’adaptation d’une stratégie navale toujours plus ambitieuse. Nous nous proposons alors d’explorer l’évolution de la stratégie navale chinoise mise en miroir de ses capacités, de la défense côtière des années 1950 à la protection des mers lointaines de nos jours, et à l’ambition d’une future capacité de combat naval. Cette stratégie est interdépendante avec la capacité de la base industrielle et technologique de défense (BITD) à fournir les équipements nécessaires aux ambitions. La BITD chinoise, ayant accompli d’importants progrès pour moderniser la marine chinoise, se positionne désormais sur les marchés internationaux pour exporter ses matériels et venir concurrencer les acteurs traditionnels du secteur.

La transformation de la PLAN, d’une marine côtière à hauturière

1950-1980 : la « défense côtière »

Au cours de la période maoïste (1949-1976), la Chine fait face à des menaces essentiellement terrestres venues de Corée, d’URSS, d’Inde ou du Vietnam. L’Armée populaire de libération (APL) est une armée de fantassins totalement dépendante des équipements soviétiques. Deux programmes font cependant l’objet d’efforts constants de développement national : le programme spatial et le programme nucléaire. La marine de l’APL (PLAN) a été fondée en avril 1949, avant même la proclamation de la République populaire de Chine (RPC). Elle est toutefois composée de militaires issus de l’armée de Terre et la plupart des instructeurs sont soviétiques. Ses missions – en cohérence avec ses capacités – se limitent à la « défense côtière » (近岸防御), en particulier pour repousser un éventuel assaut venu de Taiwan ou d’URSS. La PLAN dispose ainsi de bâtiments légers, rapides et armés de torpilles, missiles et mitrailleuses, mais fort vulnérables en termes de défense anti-aérienne et anti-sous-marine, limités à un faible rayon d’action et dépendants du soutien des forces basées au sol. La reconquête de Taiwan demeure une ambition centrale du Parti communiste et la réflexion sur les capacités requises à acquérir est entamée dès les débuts de la nouvelle république. Un programme de bâtiment amphibie est d’ailleurs lancé dans les années 1960. Dans les années 1970, la flotte de la PLAN a connu une forte croissance, bien que concernant principalement les bâtiments de faible tonnage comme les patrouilleurs lance-missiles. On note cependant la mise en service des premiers bâtiments de construction chinoise, les corvettes Type 053H, les destroyers Type 051, les premiers sous-marins classiques Type 035 et nucléaires d’attaque Type 091, ainsi que le développement du programme de SNLE Type 092, qui se verra concrétisé au cours des années 1980.

1980-2000 : la « défense active des mers proches »

L’amiral LIU Huaqing (issu de l’APL) prend le commandement de la PLAN en 1982. Il sera l’architecte de la stratégie navale chinoise, quasiment inexistante jusqu’alors. Celle-ci est une « stratégie globale » (全局战略) qui s’inscrit dans le long terme et repose sur deux lignes directrices interdépendantes : « une orientation opérationnelle » (作战方针) et une « orientation de la construction » (建设方针)ZHAO Kezeng, « Témoignage de la création de la stratégie navale de la Chine » (见证中国海军战略的创建), Histoire militaire (军事历史), Issue 2, mars 2016.. Sur le plan opérationnel, Liu Huaqing définit une feuille de route de trois objectifs stratégiques pour la PLAN. Le premier objectif est la sauvegarde de l’intégrité du territoire national contre des agressions, soit la stratégie de défense côtière. Le deuxième est de protéger la souveraineté et les intérêts maritimes de la Chine en temps de paix, défendre contre des agressions venues de la mer en coordination avec les forces terrestres et aériennes, défendre les voies de communication maritimes et participer à la riposte nucléaire en cas de guerre. Cet objectif est exprimé par le concept de « défense active des mers proches » (近海积极防御), qui correspond aux espaces maritimes se trouvant à l’intérieur de la première chaine d’îles, constituée de l’archipel japonais, de Taiwan, des Philippines, de l’Indonésie et la Malaisie. Le troisième objectif est la « capacité de combat naval » (海军的作战能力)Ibid., que nous développerons plus bas.

Sur le plan de la construction navale, Liu préconise d’opérer un tournant qualitatif et technologique et de s’orienter vers des tonnages plus lourds. C’est d’ailleurs à partir des années 1980, qu’entrèrent en service les corvettes Type 053H1 et Type 053H2, les destroyers Type 052 (en plus d’une dizaine de nouveaux Type 051), les bâtiments amphibies Type 072 et Type 074, les sous-marins d’attaques conventionnels Type 035A/G, ou encore le SNLE Type 092. Les systèmes d’armes à bord se révèlent aussi plus modernes avec notamment des capacités anti-aériennes et anti-sous-marines bien que relativement rudimentaires. Liu Huaqing fut également, dès cette époque, l’un des plus fervents avocats du programme de porte-avions.

Depuis les années 1950, la domination de l’US Navy a toujours été source d’une grande frustration pour la marine chinoise tant sa marge de manœuvre et son effet dissuasif face à la puissance navale américaine étaient inexistants. Lors des crises de 1958 et 1995-1996 dans le détroit de Taiwan, la Chine n’avait pu que constater son incapacité à dissuader les groupes aéronavals américains de manœuvrer dans le détroit. Durant les années 1980-1990, la Chine a en outre observé la rapide modernisation navale chez ses voisins japonais, taiwanais et sud-coréens, confortant le besoin de se doter d’une capacité de « défense active des mers proches », face à un déséquilibre des forces grandissant.

2000-2010 : les opérations militaires autres que la guerre

Dans la continuité des années 1990, l’objectif prioritaire de la PLAN au début des années 2000 demeure la « défense active des mers proches » assortie de la capacité de « gagner des guerres locales dans des conditions de haute technologie »China’s National Defense (中国的国防), 2000. ou « d’informatisation » (信息化)China’s National Defense (中国的国防), 2004.. Parmi ces guerres locales potentielles, Taiwan reste le premier scénario considéré. On observe d’ailleurs un accroissement drastique du nombre de bâtiments amphibies (Type 072A et Type 073A) mis en service dès le début des années 2000, ainsi que de sous-marins classiques Type 035B et à propulsion nucléaire Type 039G, tandis que de nouveaux destroyers, frégates et corvettes plus modernes sont en cours de développement.

Dès le début des années 2000, on relève déjà dans les discours officiels et textes de doctrine l’ambition explicite chinoise de bâtir une marine hauturière et projetable sur les océans. Cette ambition est alors justifiée par un narratif résolument défensif et non-belliqueux.

Lors d’un discours devant le Comité central en novembre 2003, le secrétaire général du Parti communiste, Hu Jintao, expose ses inquiétudes quant à la vulnérabilité de la Chine sur les mers. Le diagnostic est posé : pour ses approvisionnements en hydrocarbures et pour ses exportations, la Chine est totalement dépendante des voies de communication maritimes, dont elle est incapable d’assurer la protection. Le point critique se situe dans le détroit de Malacca, passage obligé du commerce maritime vers la Chine, fortement vulnérable à la piraterie, au terrorisme ou à un blocus militaire. Cette vulnérabilité stratégique est résumée par l’expression « dilemme Malacca »AMELOT Laurent, « Le dilemme de Malacca », », in Outre-Terre, n°25-26, 2010, p.254. que la modernisation de la PLAN pourra permettre de partiellement résorber.

Promouvant le concept de « développement pacifique » (和平发展), Hu Jintao entend aussi montrer au monde que la montée en puissance de la Chine ne se fait pas au détriment des autres grandes puissances. Dans un discours devant la Commission militaire centrale (CMC) en 2004, il expose quatre « nouvelles missions historiques de l’APL  » (我军的新历史使命), dont la dernière est de « jouer un rôle important dans la sauvegarde de la paix mondiale et promouvoir le développement commun »« Porter la glorieuse mission de l’armée populaire » (肩负人民军队的光荣使命), CPC News, 31 juillet 2007. En ligne : http://cpc.people.com.cn/GB/64093/64099/6049509.html. C’est dans cette ligne qu’apparaît, dans le Livre blanc chinois sur la défense de 2008, le concept « d’opérations militaires autres que la guerre » (非战争军事行动做) : le secours humanitaire, les opérations de maintien de la paix, la sécurisation des voies de communication maritimes et la lutte contre la piraterie, les opérations d’évacuation de ressortissants, la lutte contre le terrorisme. La vulnérabilité sur les mers associée à cette volonté de jouer un rôle accru dans la sécurité internationale requièrent la construction d’une marine moderne hauturière capable d’être projetée sur des mers lointaines.

Le livre blanc de 2008 et les opérations militaires autres que la guerre (en anglais MOOTW) coïncident avec le début des opérations chinoises de lutte contre la piraterie au large de la corne de l’Afrique. La mise en service des premières frégates Type 054A à la même époque a concrètement contribué à cette ouverture océanique de la PLAN. Avec en moyenne trois frégates mises en service chaque année depuis 2008, la Type 054A incarne la nouvelle orientation de la flotte chinoise. Adaptable en termes de missions, elle est aussi bien performante pour la protection côtière et des mers proches (mer de Chine méridionale) et a démontré ses capacités de projection jusque dans l’océan Indien et en Méditerranée.

La protection des mers lointaines et la préparation au combat naval, les nouvelles ambitions de la PLAN

Le principal bouleversement du début des années 2010 est sans aucun doute l’arrivée au pouvoir du Président Xi Jinping en novembre 2012. Le « rêve chinois » a supplanté le « développement pacifique ». L’ambition est explicite : faire que la Chine redevienne une grande puissance d’ici le centenaire de la RPC, en 2049.

Sur le plan naval, le livre blanc de 2013 maintient la priorité de la défense côtière tout en mettant l’accent sur la modernisation de la flotte dans le but d’améliorer l’informatisation et l’interopérabilité des forces. Les opérations en haute mer ne font cependant pas défaut mais sont limitées à l’amélioration des « opérations mobiles dans les mers lointaines » (远海机动作战), la coopération en haute mer et la réponse aux menaces non-traditionnellesThe Diversified Employment of China's Armed Forces (中国武装力量的多样化运用), 2013..

La doctrine officielle évolue cependant significativement avec le livre blanc de mai 2015 qui attribue à la marine un rôle beaucoup plus central dans la stratégie de défense nationale : « la mentalité traditionnelle selon laquelle la terre l’emporte sur la mer doit être abandonnée, et une grande importance doit être accordée à la gestion des mers et des océans et à la protection des intérêts et droits maritimes »China’s Military Strategy (中国的军事战略), 2015.. Ainsi, la PLAN voit son périmètre de missions s’élargir et les « mers lointaines » prendre une importance grandissante : « la PLAN va progressivement passer de la défense côtière à une combinaison de défense côtière et de protection des mers lointaines » (远海护卫). Elle devra être en mesure de « protéger la sécurité des voies de communication maritimes stratégiques et les intérêts à l’étranger » et de « fournir un soutien stratégique pour devenir une puissance maritime ». Le livre blanc de 2015 met également l’accent sur la « préparation au combat militaire » (军事斗争准备) et insiste en particulier sur le « combat naval » (海上军事斗争), que Liu Huaqing avait déjà théorisé dans les années 1980 comme la capacité de s’emparer et conserver la supériorité navale, être en mesure de contrôler les voies de communication maritimes en mer de Chine en temps de guerre, combattre dans les mers proches, et disposer d’une puissante capacité de riposte nucléaireZHAO Kezeng, Op. Cit..

Pour parvenir à ces ambitions, la PLAN doit se doter d’une « puissance de combat naval efficiente, multifonctionnelle et combinée »China’s Military Strategy (中国的军事战略), 2015.. La nouvelle doctrine entre en cohérence avec les accomplissements technologiques du complexe militaro-industriel naval chinois qui a démontré une évolution qualitative tant dans la modernisation des bâtiments que dans la chaîne de production qui affiche des cadences impressionnantes. L’année 2013 fait figure d’année charnière à ce titre. Les premières corvettes Type 056 sont mises en service cette année-là et les Type 056A l’année suivante, portant le nombre de corvettes de la PLAN de 16 en 2012 à 56 en 2018. De même pour les tonnages lourds, le nombre de destroyers est passé de 18 en 2012 à 29 en 2018, avec l’entrée en service des nouveaux Type 052C et Type 052D. Les systèmes d’armes, offensifs et défensifs, déployés sur ces bâtiments sont à la fois plus modernes et plus variés, comprenant des missiles de croisière anti-navire (YJ-62, YJ-18) et le système de défense aérien HHQ-9 et HHQ-16.

2013 est aussi l’année de l’entrée en service actif du pétrolier ravitailleur Type 903A, suivi en 2015 du Type 904B, pour un total en 2018 de 16 navires, bâtiments indispensables aux missions de projection. La flotte sous-marine n’est pas en reste avec l’entrée au service actif au cours de la décennie 2010 des sous-marins nucléaires d’attaque Type 093A et Type 093B. Enfin, symbole ultime du nouveau visage de la marine chinoise, le porte-avions Liaoning est entré en service dans la PLAN en 2012. De construction soviétique, il est officiellement opérationnel, bien qu’il serve surtout de plateforme d’entraînement pour les équipages et les pilotes, dans l’attente de l’arrivée des deux prochains porte-avions indigènes, l’un d’ores et déjà à l’eau, l’autre en construction. Les mois et années à venir réservent encore d’importantes avancées dans l’expansion de la PLAN, avec le destroyer lourd (+10 000 tonnes) Type 055, les sous-marins nucléaires d’attaques Type 095 et le premier porte-hélicoptères chinois, le Type 075.

En moins d’une décennie, la PLAN a ainsi radicalement changé d’envergure. Participant de la galvanisation de la fierté nationale et du rêve chinois, la marine est régulièrement mise à l’honneur. Le 12 avril 2018, symbole de son entrée dans une nouvelle ère, la PLAN a effectué en mer de Chine méridionale le plus grand défilé naval jamais réalisé par l’APL. En comparaison avec le précédent défilé de 2009 qui avait présenté 25 bâtiments de surface, celui de 2018 a mis en scène 48 bâtiments de surface (aucun en dessous des 1000 tonnes), 76 chasseurs, 10 sortes d’aéronefs différents, des sous-marins et, bien entendu, le porte-avions Liaoning. Fait inédit selon l’expert militaire Li Jie, les 10 000 marins participants arboraient le treillis de combat plutôt que
l’uniforme de cérémonie, y compris les officiers généraux présents et Xi Jinping lui-même, indiquant la dimension opérationnelle et de préparation au combat de l’évènementGUO Yuandan, « La parade navale de Xi Jinping en mer de Chine méridionale sans précédent – Sept points forts montrent la puissance maritime du pays » (习近平南海阅兵规模空前 七大亮点彰显海上强国力量), Global Times, 13 avril 2018..

En dépit de sa modernisation galopante, la PLAN accuse encore certaines faiblesses. La première, admise dans le livre blanc de 2015, concerne les systèmes d’armes de nouvelle génération et les technologies de l’information. La marine chinoise dispose d’armes offensives de plus en plus diversifiées, mais pâtit d’une défense anti-aérienne, anti-missile et anti-sous-marine encore lacunaire, notamment en termes d’interception, de détection et d’alerte avancée. La seconde faiblesse réside dans la formation et l’entraînement des marins. Les bâtiments plus modernes et les missions de longue durée requièrent des savoir-faire techniques et logistiques complexes. De même la capacité de combat naval recherchée par la PLAN nécessite une parfaite interopérabilité entre l’ensemble des bâtiments de surface, les sous-marins et les aéronefs, ainsi qu’avec le commandement à terre et éventuellement l’armée de l’Air, dont le rayon d’action demeure encore limité. Loin de ses côtes, la PLAN manque d’une capacité de supériorité aérienne et présente ainsi une grande vulnérabilité, qu’elle tente de résorber avec son programme de porte-avions et de chasseurs J-15.

La construction navale militaire chinoise et l’ambition des marchés internationaux

Le secteur chinois de la construction navale militaire se structure autour de deux conglomérats d’Etat, la China Shipbuilding Industry Corporation (CSIC) et la China State Shipbuilding Corporation (CSSC). Ce duopole est né de la refonte de la BITD chinoise du tournant des années 2000, qui consista à scinder en deux entités chacun des groupes industriels étatiques en situation monopolistique sur chaque secteur de la défense (armement terrestre, équipement naval, balistique et spatial, etc.). L’objectif visé par les autorités chinoises était de stimuler et moderniser le système d’innovation et de production des technologies de défense. La stratégie appliquée était d’accorder aux industries de défense une plus grande autonomie quant à leurs orientations industrielles, permettant la diversification des activités et le positionnement sur les marchés civilsPUIG Emmanuel, « L’industrie de défense chinoise : forces et faiblesses du gigantisme », Géoéconomie, n°57, 2011/2, p.52.. La CSSC a ainsi été scindée en deux groupes d’Etat, selon une logique de division géographique, la CSSC implantée dans le Sud du pays, et la nouvelle CSIC dans le Nord. Chacun des deux groupes  possède ses propres chantiers navals, centres de R&D, filiales spécialisées, bureaux à l’étranger, ainsi qu’une filiale exportatrice. Pour autant, sur le territoire national, les deux géants ne connaissent pas de concurrence, les marchés étant attribués au niveau étatique selon une logique de partage.

La CSIC et la CSSC se positionnent sur l’ensemble des segments navals, des faibles aux lourds tonnages. La CSIC se trouve néanmoins en situation monopolistique sur le segment des sous-marins à propulsion nucléaire, tandis que la CSSC détient le monopole du segment des frégates et des pétroliers ravitailleurs. Avec respectivement quatre et cinq chantiers navals principaux pour la construction militaire, la CSIC et la CSSC concentrent l’ensemble des capacités nationales de production de la marine et des garde-côtes chinois. Pour assurer des cadences de production élevées, il est courant qu’un même type de navire soit produit simultanément dans différents chantiers navals, appartenant à l’un et l’autre des deux conglomérats. C’est le cas par exemple des corvettes Type 056 et Type 056A qui sont produites par quatre chantiers navals différents, ayant permis de bâtir en seulement cinq ans (dates de mise en service) une flotte qui atteint aujourd’hui 42 unités.

La construction navale chinoise a réalisé des progrès significatifs en dépit de difficultés manifestes et persistantes sur certains types de bâtiments. Celles-ci sont sans doute plus liées au retard de modernisation des systèmes d’armes plutôt qu’aux capacités de production des chantiers navals. Ces difficultés expliqueraient pourquoi, après les premiers destroyers indigènes Type 051 entrés en service à partir du début des années 1970, la Chine n’a produit qu’un seul Type 051B en 1999 et deux Type 051C en 2006-2007. Le destroyer Type 052 a été produit en seulement deux unités en 1994, tout comme le Type 052B en 2004. Le Type 052C ne semblait pas beaucoup mieux engagé avec deux unités entrées au service actif en 2005, puis quatre autres unités entre 2013 et 2015. L’arrivée du Type 052D, doté de capacités anti-aériennes modernisées (HHQ-16), du nouveau missile de croisière anti-navire YJ-18 et de nouveaux senseurs, semble avoir mieux satisfait les attentes technologiques. En effet, 14 unités ont été produites dont 10 sont entrées en service depuis 2014. De même, la frégate Type 054 a été produite à seulement deux unités, tandis que 28 Type 054A, dotées d’armements et de senseurs supérieurs, sont entrées en service dans la PLAN depuis 2008, pour un total de 30 attendu.

À la conquête des marchés internationaux

En dépit de son entrée récente sur les marchés internationaux, les succès de la Chine dans le secteur des exportations de matériels militaires navals demeurent encore modestes. L’offre chinoise à l’export est pour le moment essentiellement constituée de navires légers tels que des patrouilleurs et corvettes, même si les industriels chinois sont d’ores et déjà positionnés sur le segment des sous-marins.

Les exportations chinoises dans le secteur naval militaire se divisent en deux catégories : les bâtiments retirés du service actif de la PLAN et les navires commandés directement aux industriels. Le transfert des bâtiments retirés du service actif est pris en charge par l’entreprise Poly Technologies Inc. (filiale du groupe d’Etat China Poly Group), co-fondée par l’APL dans les années 1980 afin de gérer l’import-export pour le compte de l’armée. Les commandes aux industriels sont adressées aux filiales exportatrices de CSIC et CSSC, respectivement la China Shipbuilding and Offshore International Co. (CSOC) et la China Shipbuilding Trading Co. (CSTC), deux des onze entreprises chinoises détentrices d’une licence d’exportation de matériel militaire.

Jusqu’à une époque récente, les exportations chinoises dans le domaine naval se limitaient au transfert de bâtiments retirés du service actif de la PLAN, comme les vieilles canonnières Type 062 transférées à l’Albanie, au Bangladesh, à la RDC, à l’Egypte, à la Corée du Nord, au Pakistan, à la Sierra Leone ou encore au Sri Lanka. Des corvettes anti-sous-marines Type 037 ont été transférées au Bangladesh, à l’Egypte, à la Corée du Nord, au Pakistan et au Myanmar, ainsi que plus récemment la corvette Type 053H vers le Bangladesh, le Myanmar, l’Egypte et la Thaïlande. On peut également citer le transfert du navire amphibie Type 074 vers le Sri Lanka et le Bangladesh, ainsi que deux sous-marins classiques Type 035G au Bangladesh en 2016.

Seule entreprise exportatrice d’équipements navals jusqu’en 2009, la CSTC a d’abord noué en 2005 un partenariat avec le Pakistan pour la vente de trois frégates F-22P (version export de la Type 053H3, renommée Zulfiquar-class dans la marine pakistanaise) et la construction d’une quatrième au Pakistan. Le contrat incluait aussi quatre hélicoptères Z9EC, la formation de techniciens pakistanais et la modernisation du chantier naval de Karachi. En 2012, la marine algérienne passe contrat avec la CSTC pour trois corvettes C28A (2800 tonnes), entrées en service en 2015 et 2016. En outre, la marine pakistanaise a signé (en 2017 et 2018) la commande de quatre frégates Type 054A à la CSTC, soit le premier contrat d’exportation pour ce navire.

Fondée en 2003, la filiale exportatrice de CSIC n’a obtenu sa licence d’exportation de matériels militaires qu’en 2009. Pour autant, en quelques années seulement, elle a supplanté la CSTC sur les marchés internationaux. En 2012, la CSOC a livré le premier patrouilleur lance-missile Type 037II (Azmat-class) à la marine pakistanaise, suivi de deux autres unités les années suivantes. La version export de la corvette Type 056 (P18) a quant à elle déjà été exportée vers le Nigéria (deux unités) et le Bangladesh (quatre unités renommées C13B). La CSOC a également entamé en 2017 un partenariat avec la marine malaisienne sur la vente et la production conjointe de quatre Littoral Mission Ship (LMS)LIANG Yu, « Spotlight: Chinese defense firms display products for Southeast Asia at DSA », Xinhua, 17 avril 2018., dont la production a débuté en Chine en juillet 2018 sur le chantier naval de Wuchang. C’est sur le même chantier qu’a été lancée en septembre la construction du premier des trois sous-marins classiques S26T (version export du Type 039A), destinés à la marine thaïlandaiseKENHMANN Henri, « S26T : la marine thaïlandaise justifie l’achat des 3 sous-marins AIP chinois », East Pendulum, 4 avril 2017.. La CSOC a récemment renforcé son positionnement sur le segment des sous-marins en proposant trois modèles à l’export : le MS200, un mini-sous-marin de 200 tonnes ; le S600 de 600 tonnes à propulsion anaérobie (Air Independent Propulsion) ; et le S1100 de 1 100 tonnes également doté d’une propulsion anaérobie« China's CSIC Unveils Three New Submarine Designs for Export », Navy Recognition, 13 novembre 2017.. Elle a par ailleurs conclu un accord avec le Pakistan pour la construction de huit S20 (équivalent Type 039A), dont quatre seront assemblés au Pakistan« China to Deliver Eight S20 Submarines to Pakistan Navy based on PLAN's Type 039A SSK », Navy Recognition, 31 août 2016..

Les deux entreprises exportatrices chinoises, CSOC et CSTC, pâtissent d’une faible expérience des marchés internationaux, ainsi que d’un catalogue relativement restreint et des produits qui ont peu fait leurs preuves. Alors, pour gagner des parts de marché, les constructeurs chinois tentent de diversifier leur offre en proposant, outre la vente de navires, des services de formation des marins (les sous-mariniers thaïlandais par exemple), du transfert de technologie et de savoir-faire en réalisant une partie des contrats sur les chantiers navals des clients (frégates F-22P et Type 054A, et sous-marins S20 au Pakistan ; LMS en Malaisie), des conditions de garantie et de maintenance avantageuses (S26T à la Thaïlande), ainsi que de l’aide à la gestion et la modernisation de chantiers navals (Port Harcourt au Nigéria et Karachi au Pakistan).

Cette stratégie pourrait permettre à la Chine de prendre à moyen terme des parts de marché plus importantes sur le segment des patrouilleurs, corvettes et frégates légères. A ce titre, la Type 054A, qui a bénéficié d’une grande visibilité durant les 10 ans de missions de lutte anti-piraterie et de nombreuses escales, pourrait venir concurrencer la FREMM européenne grâce aux avantages concédés par la Chine. Outre ses clients historiques (Pakistan, Bangladesh, Sri Lanka), la Chine noue de nouveaux partenariats de défense en Asie du Sud-Est avec la Malaisie et la Thaïlande, mais aussi sur le continent africain avec notamment le Nigéria et l’Algérie. La Malaisie, qui a lancé un vaste programme de modernisation de sa marineProgramme dénommé “15 to 5”, visant à remplacer les 15 différentes classes de navires de la marine malaisienne (d’une moyenne de 30 ans d’âge), par cinq nouvelles classes de bâtiments., est déjà engagée avec la Chine sur le programme de LMS (fixé à 4 unités mais qui pourrait être étendu à 18) et envisage un « bâtiment de soutien mutli-rôle » (équivalent BPC) proposé par la CSOC. Le segment des sous-marins pourrait à plus court terme représenter un terrain de compétition pour les acteurs européens, la demande en Asie du Sud-est étant forte et l’offre chinoise diversifiée et adaptée.

Enfin, il serait incomplet de traiter de la stratégie chinoise à l’export sans prendre en considération la dimension politique des exportations d’armements, qui s’avère finalement prioritaire sur la dimension financière. En effet, de manière générale, les exportations chinoises d’armements s’inscrivent souvent dans une coopération commerciale et politique globale qui comprend également des contrats civils (BTP, télécommunications, matières premières…). Dans le secteur naval, la dimension politique est d’autant plus forte que la Chine fait face à de forts antagonismes dans l’océan Indien (Inde), en mer de Chine méridionale (Vietnam, Philippines, Etats-Unis) et en mer de Chine orientale (Japon, Etats-Unis). La coopération industrielle de défense est alors un vecteur privilégié par Pékin pour approfondir ses relations politiques, en l’occurrence avec le Pakistan, le Sri Lanka, le Bangladesh, le Myanmar, la Malaisie et la Thaïlande (voire les Philippines dans d’autres secteurs de défense). Le renforcement des partenariats de défense se manifeste également par la coopération entre marines, à l’instar de l’exercice naval conjoint de neuf jours, tenu fin octobre 2018 dans le détroit de Malacca entre la Chine, la Thaïlande et la Malaisie, qui intervient dans le contexte de la visite du secrétaire américain à la Défense, James Mattis, au Vietnam et à Singapour« China’s navy to join Thailand and Malaysia for training exercise as military seeks to build bridges with neighbours », South China Morning Post, 15 octobre 2018..

Conclusion

La marine chinoise, soutenue par son complexe militaro-industriel, est parvenue à se hisser au deuxième rang des puissances navales mondiales en tonnage. Cette montée en puissance lui permet d’affirmer ses ambitions régionales, notamment en mer de Chine méridionale, face à son rival américain. Sur ses mers proches, elle dispose d’une capacité d’interdiction de plus en plus crédible grâce au soutien des chasseurs de l’armée de l’Air, des missiles balistiques anti-navires DF-21D et DF-26B de l’armée des LanceursCorps d’armée en charge des missiles balistiques conventionnels et nucléaire., ainsi que de l’appui informationnel et spatial de la Force de soutien stratégique de l’APL. Sur les océans, la PLAN gagne progressivement l’expérience d’une marine hauturière. Néanmoins, son ambition de maîtrise du combat naval fait encore face à certaines difficultés tant technologiques qu’humaines, qui ne lui permettront pas de remporter la supériorité navale et aérienne avant longtemps.

La montée en puissance navale de la Chine s’observe aussi sur les marchés de l’armement. Les industriels chinois développent une offre destinée aux pays en développement, associant équipements modernes, transfert de technologie et formation. Ces nouveaux acteurs pourront constituer une concurrence réelle pour les acteurs traditionnels, en particulier sur le segment des corvettes et frégates, et sur le segment des sous-marins conventionnels.

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