Europe et cybersécurité : quelle(s) base(s) industrielle(s) ?

Défense&Industries n°13
Kévin Martin, juin 2019

Dans un contexte marqué par d’importantes évolutions technologiques, le paysage industriel européen de la cybersécurité connaît une structuration progressive, suite notamment à différentes vagues de consolidation. Cependant, une diversité des profils compose ce que l’on peut appeler une « base industrielle et technologique de cybersécurité » (BITC). La présence d’industries de défense aux côtés d’entreprises issues du monde du numérique aux business models différents complique ainsi la lecture du secteur. En matière de concurrence, les BITC européennes font face à l’hégémonie des groupes de cybersécurité américains, la structuration d’une filière tournée vers l’innovation en Israël et l’émergence de nouveaux acteurs (Chine notamment). Les défis européens sont alors multiples : création d’un leadership international, soutien à l’innovation, structuration d’un marché unique, etc. Fondé sur une approche comparée des bases nationales de cybersécurité en Europe et à l’étranger (Etats-Unis et Israël), cet article propose de revenir, dans un premier temps, sur les acteurs composant une base industrielle et technologique de cybersécurité ainsi que sur les éléments clés à l’origine de son développement. Dans un second temps, il tente d’éclairer les capacités européennes en la matière et ses spécificités.

Une BITC composée d’acteurs aux profils variés

L’offre de cybersécurité recouvre des solutions très diverses et la demande est caractérisée par une forte disparité, allant du citoyen-consommateur jusqu’aux ministères de la Défense. Le périmètre de la cybersécurité est en effet très large. Pour être appréhendé, il nécessite de recourir à plu-sieurs segmentations de marché, que ce soit selon les solutionsFamilles de solutions proposées (matériel, softwares, services), fonctions de sécurité assurées (pare-feu, antivirus, chiffrement surveillance réseau, etc.), niveau de sécurité offert (IoT, secret Dé-fense, etc.), systèmes sécurisés (infrastructures fixes, équipements de mobilités, bases de données, systèmes industriels, etc.). ou les clients.Approche sectorielle (banque, finance, santé, e-administration, etc.), Défense, Civils (administrations publiques, gestionnaires d’infrastructures vitales, grands groupes, ETI, PME consomma-teurs), géographique (maturité des marchés, règles juridiques, la-bels, etc. selon pays/régions).
Eu égard à ce large périmètre, plusieurs profils d’entreprises composent la BITC. Parmi les acteurs pivots, les fabricants de matériels et d’équipements informatiques et électroniques ont vu l’apparition des grands systémiers-intégrateurs (IBM, Microsoft, HP, Cisco, Dell, etc.) aux côtés d’équipementiers (Qualcomm, ST Microelectronics, Schneider Electrics, Siemens, etc.). Les éditeurs de logiciels spécialisés (Symantec, CheckPoint, Kapersky, etc.) et les entreprises de services dunumérique (ESN) jouent également un rôle majeur, ces dernières profitant de la proximité clients pour déployer une large gamme de solutions de cybersécurité (Atos, Capgemini, Sopra-Steria etc.). Si une partie des opérateurs de télécommunication et des groupes de défense ont fait le choix de se positionner sur ce marché, leur entrée est plus tardive et elle s’est faite principalement par opérations de croissance externe.
Le tableau ci-après offre une vision d’ensemble des écosystèmes impliqués dans la cybersécurité et permet d’illustrer les différentes stratégies de positionnement des entreprises. On notera néanmoins, pour les acteurs pivots issus de la défense ou du monde du numérique, que les stratégies de positionnement tendent à se lisser en raison d’une logique de plus en plus partagée d’intégration verticale des activités.

BITC et quête d’innovation

Les spécialisations des BITC nationales, qu’elles soient orientées plutôt produits/solutions, spécialisées dans un sous-secteur, etc. sont héritières des politiques industrielles spécifiques menées dans différents secteurs (défense, électronique, semi-conducteurs, informatique, etc.), essentiellement dans les années 1970-2000. Ainsi, le développement d’une capacité nationale de cybersécurité s’appuie-t-elle d’abord sur la présence au préalable d’une industrie de défense, du logiciel, de l’informatique hardware (PC & compo-sants, calculateurs, cartes et puces électroniques, etc.), des télécommunications, du conseil, etc.
Les stratégies nationales dédiées à la cybersécurité, et incluant un volet industriel, sont quant à elles assez récentes. Une analyse de ces dernières, menée dans les principaux pays leaders du secteur, nous permet de retenir des conditions de succès communes :

  • Prise de conscience des risques cyber par les acteurs publics ;
  • Maturité des marchés domestiques de la cybersécurité (public et privé) ;
  • Grands groupes leaders, têtes de pont de filière ;
  • Adoption d’un arsenal juridique contraignant (objectif de susciter la demande) ;
  • Mise en place d’une politique de R&D dédiée (plan d’investissements, feuilles de routes industrielles) ;
  • Formations universitaires adaptées de qualité et en nombre suffisant (accompagnant la croissance du secteur) ;
  • Soutien au développement des entreprises technologiques à travers l’afflux de financements privés adaptés (capital-risque) ;
  • Regroupement des activités de cybersécurité au sein de clusters réunissant l’ensemble de l’écosystème (industriels, centres de R&D, laboratoires de recherche, pôles de formation, clients finaux, capitaux-risqueurs).

La pérennisation de l’activité des start-ups, et plus généralement des acteurs innovants en matière de cybersécurité, est aujourd’hui une des priorités des Etats qui affichent une ambition dans le secteur. Le regroupement sous forme de cluster est désormais privilégié dans l’ensemble des stratégies nationales avec pour objectif, entre autres, d’attirer les financements privés en capital-risque. En effet, l’émergence des start-ups est marquée par une phase de développement de solutions adaptées à des défis de sécurité spécifiques. Avantage compétitif déterminant dans le secteur, cette stratégie de niche peut leur offrir une forte croissance (identification sur le marché en tant que pionnier). Ces start-ups font alors souvent l’objet d’acquisition par des grands groupes (systémier-intégrateur et éditeurs de logiciels essentiellement). Pour accompagner cette hypercroissance, la présence en nombre et en volume des différents investissements en capitaux-risques, encouragés par des fonds d’investissements publics amorceurs adaptés, est donc primordiale.
Parmi les leaders mondiaux, le cas israélien illustre bien cette problématique. Avec près de 420 entreprisesStart-Up Nation Central, Israel cybersecurity industry in 2017, 2018. (contre 148 en 2011), la BITC israélienne profite de la présence d’acteurs têtes de pont, notamment dans les secteurs de l’édition logicielle (CheckPoint et CyberArk) et de la défense (Elbit Sys-tems). Mais elle se distingue par le nombre de créations de start-ups (depuis 2014, moyenne >65 start-ups cyber par an) et de PME récentes positionnées sur des segments relais de croissance (SCADA industriels, Objets connectés, Renseigne-ment d’origine cyber, etc.). Ces start-ups bénéficient, pour réussir leurs levées de fonds, de l’accompagnement par de très nombreux investisseurs. En 2018, elles ont ainsi capté plus de 1 Md$ d’investissements en capital-risque, soit près de 20 % du total mondial réalisé dans le secteur de la cybersécurité« A look back at the Israeli cyber security industry in 2018», Techcrunch, 30 janvier 2019. (2e place derrière les États-Unis qui en concentrent ~50 %). Ce montant, qui a augmenté de manière exponentielle ces dernières années, coïncide avec l’inauguration du cluster CyberSpark situé à Beersheva. Signe de son attractivi-té, le cluster accueille près d’une cinquantaine de centres de R&D étrangers tels qu’IBM, Intel, Microsoft, Siemens, etc., qui profitent notamment de l’écosystème national de recherche et de soutien publics.Ministry of Economy and Industry, State of Israel, R&D Centers – Investments models in Israel, 2017.

Quelles actions européennes en matière de renforcement des capacités industrielles de cybersécurité ?

La Commission européenne s’est emparée des sujets numériques et in fine de la cybersécurité, ses initiatives s’inscrivant dans le cadre de la « Stratégie de cybersécurité de l’Union européenne ».Communication de la Commission européenne, Stratégie de cy-bersécurité de l'Union européenne: un cyberespace ouvert, sûr et sécurisé, 7 février 2013. Elle affiche parmi ses objectifs le développement de ressources industrielles et technologiques en matière de cybersécurité. La communication relative à la création d’un « marché numérique unique »Communication de la Commission européenne, Stratégie pour un marché unique numérique en Europe, 6 mai 2015. rappelle également ces enjeux. Elle montre surtout que les initiatives de la Commission européenne visent une meilleure structuration du marché européen, et ce, à travers une évolution du cadre réglementaire.Par exemple règlement EIDAS, RGPD ou de la directive NIS. La mise en place de certificats européens de cybersécurité pourrait être une étape supplémentaire en vue de réduire les barrières à l’entrée engendrées notamment par les coûts de certification et de labellisation nationaux. Sur le plan de la structuration de l’offre, les avancées paraissent plus modestes. La mise en place d’un partenariat public-privé pour la cybersécurité (PPP) est toutefois notable. Il s’est matérialisé en juin 2016 par la création de l’European Cybersecurity Organisation (ECSO), composée d’acteurs et associations d’industriels, clusters, administrations publiques, clients et opérateurs. L’ECSO est censée gé-nérée, d’ici 2020, 1,8 Md€ d’investissements dans le secteur de la cybersécurité, l’UE s’engageant à consacrer 450 M€ dans le cadre du programme cadre de recherche et développement H2020 (financement qui doit susciter en théorie des investissements 3 à 4 fois supérieurs par les membres d’EC-SO).

En Europe, des capacités concentrées en France, au Royaume-Uni et en Allemagne

A l’image du marché, les BITC européennes restent fragmentées. Une analyse des principales bases industrielles (françaises, britanniques et allemandes) fait par ailleurs ressortir la problématique de l’ancrage des BITC à un domaine d’action public plus large (sécurité, industrie 4.0, numérique, etc.).
En France, les dernières données communiquées par l’association d’industriels ACNAlliance pour la confiance numérique, L’observatoire de la filière de la confiance numérique en France, 2017., font état d’une BITC composée de près de 850 acteurs, principalement des PME et microentreprises. Elle réalise un chiffre d’affaires (CA) national hors export cumulé de 9 Mds€ pour environ 60 000 emplois. Ces données intègrent les activités issues de la sécurité numérique et ce, au sens très large, avec la vente de matériels et d’équipements tels que ceux liés à la biométrie, détection, terminaux de paiement, etc. Les leaders en la matière sont par exemple Idemia (ex Morpho - Oberthur Technologies), Gemalto ou Ingenico. La BITC française se trouve ainsi écar-telée entre le monde du numérique et celui de la sécurité.
En Allemagne, la BITC est caractérisée par la position dominante d’entreprises intervenant en particulier sur le segment des infrastructures réseaux (Siemens, Deutsche Telekom, Secunet, etc.), et plus généralement, par la présence d’un tissu dense de PME et ETI. Représentée par les associations Bitkom et Teletrust, la BITC allemande fait partie intégrante du projet d’industrie 4.0, lancé en 2011 par le gouvernement.

Selon la dernière étude publiée par les autorités nationales,Department for Digital, Culture, Media & Sport, Margot James MP, UK Cyber Security Sectoral Analysis, 30 octobre 2018. la BITC britannique regroupe 846 acteurs dont Sophos, le premier éditeur de logiciel spécialisé en Europe (CA total de 641M£ ; 3 300 employés). L’ensemble des entreprises du secteur emploie 31 000 personnes pour un CA cumulé de 5,68 Mds£. Pleinement intégrée au monde du numérique, la BITC est représentée par l’association d’industriels TechUK, qui agit comme interface privilégiée avec le gouvernement dans le cadre des initiatives de partenariat public-privé en la matière.
Des acteurs de niche sont également présents en Italie, Finlande, Espagne, Suède ou encore en Estonie.

Les groupes de défense européens, acteurs pivots des BITC nationales ?

Structurant des capacités sur plusieurs segments, les groupes de défense européens sont devenus progressivement des acteurs pivots au sein des BITC nationales.
Ce positionnement privilégié des principaux groupes de défense européens est principalement le fruit d’opérations de rachats d’entreprises menées au cours des dix dernières années, avec pour coeur de cible les acteurs spécialisés de cybersécurité, généralement des PME, ETI ou filiales de grands groupes. Le britannique BAE Systems a ainsi initié une politique de croissance externe particulièrement dynamique entre 2008 et 2014, investissant près de 1 Md£ dans l’acquisition de six entreprises spécialisées (Detica, Stratesc, ETI A/S, pôle Intelligence Service Group de L-1 Identity Solutions, Norkom Technologies, Silversky). Airbus a réalisé en 2012-2013 les acquisitions successives d’Arkoon et Netasq, quand le français Thales procédait au rachat des activités cyber d’Alcatel Lucent (2014), Vormetric (2015), Guavus (2017) et Gemalto (initié fin 2017). L’allemand Rohde & Schwarz a repris cinq entreprises entre 2014 et 2017 (GateProtect, Ady-ton Systems, Sirrix AG, R&S Cybersecurity HSM et DenyAll). En revanche, Leonardo a essentiellement tiré profit de technologies de défense pour développer son offre de cybersécu-rité, à travers notamment les activités de sa filiale électroni-cienne Selex.Depuis septembre 2015, la filiale a fusionné avec le groupe. Le groupe italien va aussi renforcer ses activi-tés de cybersécurité à travers l’acquisition de l’entreprise de défense Vitrociset (janvier 2019).
La stratégie de croissance externe déployée par les principaux groupes de défense aura permis d’étoffer rapidement leur portefeuille de solutions de cybersécurité et d’étendre leur positionnement vers les marchés civils (administrations publiques et grands groupes). Leur CA généré dans le secteur de la cybersécurité les place désormais parmi les leaders nationaux. Ce rôle d’acteurs pivots au sein des BITC leur offre une place prédominante dans l’écosystème d’innovation, plutôt porté par des entreprises au profil civil.Élément rappelé par la ministre des Armées, Florence Parly, dans le cadre de la création de l’Agence de l’innovation de défense : « La nouvelle agence de l’innovation aura donc pour mission d’organiser les échanges avec cet écosystème de l’innovation, qui est plutôt civil ». Cf. « Entretien de la ministre des Armées », Usine nouvelle, 31 mai 2018. Dans ce cadre, les groupes de défense ont multiplié les alliances stra-tégiques avec les leaders mondiaux, grands groupes civils et acteurs spécialisés (Airbus-Atos, Thales-Cisco, BAE Systems-02, Rohde&Schwarz-Radisys etc.). En structurant leur coopération, ils nouent également des relations privilégiées avec les start-ups spécialisées. A titre d’exemple, Thales est devenu, en 2017, partenaire référent de l’incubateur Station F pour la cybersécurité quand BAE Systems a étendu, fin 2016, son partenariat avec le cluster londonien CyLon puis lancé en 2018 The Intelligence Network,« BAE Systems Proposes a New Collaborative Approach to Cyber-security », CBR, 9 juillet 2018. renforçant ses liens avec le monde de l’innovation civile dans le domaine de la cybersécurité.
Le concept de base industrielle et technologique de cybersécurité (BITC) est récent et fait référence à une pluralité d’acteurs. Au niveau européen, il suscite des problématiques spécifiques comme celle liée à la création d’un marché unique, condition pour une meilleure consolidation du secteur. La convergence des politiques dédiées entre Etats détenteurs d’une BITC apparaît également déterminante dans le contexte de la présence sur le marché européen d’acteurs étrangers aux positions dominantes.


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