L'opération Inherent Resolve et son rôle dans l'endiguement de l'Etat islamique

Lancée en août 2014, l’Operation Inherent Resolve (OIR) constitue l’engagement majeur de contre-terrorisme de la communauté internationale, destiné selon le DoD à « éliminer le groupe terroriste Etat islamique et la menace qu’il représente pour l’Irak, la Syrie, la région et la communauté internationale ». Cet article se concentre sur la campagne aérienne qui constitue l’une des trois lignes d’opérations militaires de la coalition (avec la formation des forces irakiennes et les opérations spéciales plus « directes ») et dont les résultats font l’objet actuellement de vives controverses.

Evolution des sorties aériennes de la coalition OIR
Source : statistiques CENTAF et airwars.org pour le nombre de frappes

Une configuration de coalition et des contributions assez classiques

Les Américains sont bien évidemment les principaux pourvoyeurs de moyens. L’administration n’a pas communiqué d’ordre de bataille, mais il est à peu près certain qu’il inclut les moyens suivants.

  • Les capacités offensives américaines effectuent la majorité des 50 à 60 sorties quotidiennes d’interdiction et de Close Air Support (CAS) de la coalition1, un volume d’activité analogue à celui de Unified Protector en Libye. Elles ont exécuté les deux tiers des frappes en Irak et la quasi-totalité des frappes en Syrie (lesquelles comptent pour environ 40% des frappes de la coalition)2. L’Air Force se repose sur plusieurs dizaines d’appareils : F-16C (40% des frappes AF en janvier), F-15E (37%), A-10 (11 %, une proportion sans doute en augmentation avec le déploiement d’une seconde escadrille), bombardiers B-1 (8%) et F-22 en Syrie (3%, premier déploiement en opération)3. Il est probable que les drones MQ-1 Predator et MQ-9 Reaper y contribuent. L’US Navy déploie un Carrier Strike Group, consacrant à OIR une partie de ses 44 F/A-18 C/E/F et de ses 5 EA-18G.
  • Les moyens ISR américains assurent la majeure partie des deux douzaines de sorties quotidiennes ISR de la coalition. Ils comprendraient environ une dizaine de CAP de Predator et Reaper4, auxquelles il faut ajouter sans doute les U-2 et les RQ-4 Global Hawk polyvalents, les RC-135 Rivet Joint de SIGINT, E-8C JSTARS de surveillance du champ de bataille. Le dispositif américain repose comme à l’accoutumé sur les énormes capacités de Reachback depuis les Etats-Unis : contrôle des drones depuis Creech AFB dans le cadre des Remote-Split Operations, traitement des données ISR par le 480th Intelligence Surveillance and Reconnaissance Wing de Langley5, renseignement GEOINT et SIGINT d’origine spatial, etc.
  • L’USAF aligne également probablement 70 ravitailleurs KC-135 et KC-10 qui assurent l’essentiel de la capacité de ravitaillement en vol de la coalition (36/37 sorties quotidiennes), d’autant plus critiques, compte tenu des longues élongations entre le Golfe et les zones de contact.
  • Le CAOC de CENTAF à Al Udeid au Qatar assure enfin le contrôle tactique de l’ensemble de l’opération, prolongé en cela par plusieurs AWACS.

Les Britanniques sont les seconds contributeurs de la coalition. Les 8 GR4 Tornados et 6 Reaper auraient effectué au moins 264 frappes au 29 mai, selon le MoD2, soit 10% des frappes d’OIR en Irak. Les drones contribuent à 45 % de ces frappes et assurent des missions ISR en Syrie6. La RAF a récemment renforcé cette capacité ISR avec deux R1 Sentinel de surveillance du champ de bataille et d’un RC-135.

Les Français avaient exécuté à la fin mai au moins 142 frappes en Irak2. Le dispositif actuel comprend six Rafale et six Mirage 2000D, opérant depuis les EAU et la Jordanie, un E-3F de contrôle aérien et un Atlantic 2 en missions ISR et SCAR-C (Strike and Reconnaissance Coordination – Coordination). Comme dans le cas américain, les frappes bénéficient d’un important appui renseignement d’origine spatial fourni par la DRM, d’autant que le commandement interarmées de l’espace se prévaut d’une capacité de programmation dynamique de ses systèmes Hélios et Pléiades7.

Viennent ensuite, comme en Libye, plusieurs contingents plus modestes :

  • Les Canadiens déploient 6 CF-18 qui avaient exécuté, au 7 juin, 650 sorties et réalisé environ près d’une centaine de frappes, essentiellement en Irak. Le dispositif canadien comprend également deux CP-140M Aurora de PATMAR à des fins d’ISR et de SCAR-C ainsi qu’un CC-150T Polaris de ravitaillement en vol.
  • Les Néerlandais sont parmi les plus actifs. Leurs 6 F-16 (plus deux en réserve) basés en Jordanie avaient délivré à la fin mai, plus de 500 munitions.
  • Les Danois, parmi les Européens les plus volontaires dans l’utilisation de la force, déploient au Koweït 4 F-16 (plus 2 en réserve) lesquels avaient, fin mai, réalisé 365 missions et largué 322 munitions.
  • Les Australiens déploient six F/A-18 (lesquels avaient largué près de 400 munitions fin mai), un KC-130 de ravitaillement et un E-7 AWACS2.
  • Les six F-16 belges, co-localisés avec les Néerlandais, avaient exécuté, fin mai, 726 sorties et 141 frappes. Le contingent stoppera ses opérations en juillet pour des raisons budgétaires8.

Il convient d’ajouter l’action, plus ponctuelle, des forces aériennes des pays arabes. Les appareils saoudiens, qataris, émiratis, bahreinis, marocains, et bien sur jordaniens ont ainsi réalisé jusqu’en mars, environ 7 % des frappes en Syrie, avant d’être concentrés sur le Yémen.

Notons qu’une partie des frappes n’est pas mentionnée pour des raisons de sécurité dans ces communications officielles pour des raisons de sécurité. Le MoD britannique admet ainsi que 20 % du nombre total de frappes déclaré jusqu’à fin mars ne sont pas détaillés dans ses « updates »5.

L’essentiel des objectifs restent tactiques et d’opportunité

Même si la coalition mène ponctuellement des raids contre les infrastructures pétrolières et des frappes de Time-Sensitive Targeting contre les leaders de Daesh, l’essentiel des cibles est tactique : unités et positions de combat, matériels, infrastructures de commandement tactique et de soutien de Daesh. Il existe donc probablement assez peu de missions de frappe à temps (deliberate targeting). L’essentiel de l’action se traduit par:

  • des frappes d’interdiction menées par des patrouilles de reconnaissance armée en « dynamic targeting » (ciblage d’opportunité). La coalition mène aussi probablement, des frappes de « deliberate dynamic targeting » (c'est-à-dire planifiées à quelques heures dans le cadre d’une exécution flexible de l’Air Tasking Order quotidien).
  • du CAS au profit des combattants kurdes et des forces irakiennes. Certains forces spéciales, comme celles du Canada, assurent le guidage de frappes sur le terrain9. Les Joint Terminal Attack Controllers américains assurent quant à eux leur contrôle terminal depuis des sites tels que les Joint Operations Center de Bagdad et d’Erbil, où ils reçoivent les vidéos des capteurs et des nacelles de désignation des appareils de combat.10
Nombre d’objectifs frappés par OIR au 6 avril, par catégories
Source : Kedar Pavgi, « The 5,548 ISIS Targets Struck By Coalition Air Forces, in 3 Charts », Defense One, April 6 2015

La puissance aérienne, efficace sans pouvoir être décisive, contribue à une stratégie confinée à l’endiguement de Daesh

Les prises récentes de Palmyre et de Ramadi par l’ennemi ont réactivé le débat désormais classique sur l’efficacité de la stratégie aérienne. Or, il convient en la matière de séparer la question de l’efficacité de l’instrument de celle de son caractère décisif.

Les effets d’OIR sont conformes à ce que l’on peut attendre d’une campagne aérienne. Les effets stratégiques sont doubles :

>>décapitation du leadership. Le général Allen, « envoyé spécial » d’Obama pour coordonner la coalition, estimait en mars devant le Congrès avoir éliminé la moitié des chefs de Daesh, sans préciser d’avantage11. Les opérations en cours semblent cependant indiquer que le C2 de l’Etat islamique reste fonctionnel.

>>désorganisation du système de ressources, partielle également car les spécialistes estiment que Daesh ne tire du trafic de pétrole qu’une petite fraction de ses ressources12.

L’évaluation de ces effets stratégiques reste cependant, comme toujours, difficile en cours de conduite et il faut se garder de tout commentaire définitif, ce d’autant que l’absence de forces terrestres offensives crédibles ne permet pas de « révéler » la fragilisation éventuelle du système ennemi.

Les effets tactiques relèvent de l’usure du potentiel ennemi (notamment lors de ce « Verdun asymétrique » qu’a constitué la bataille de Kobané) et de l’interdiction de sa mobilité. Les responsables américains mettent en avant le chiffre de 10 000 combattants tués par les opérations aériennes, ce qui semble assez crédible compte tenu des 7 000 objectifs frappés par la coalition. Le général Gomart, patron de la DRM, a cependant expliqué que Daesh continue de recruter plus de combattants qu’il n’en perd13.

Ces effets tactiques génèrent en revanche d’indéniables effets d’interdiction opérative ce qui justifie en soi l’action de la puissance aérienne. Les frappes ont ainsi permis de retourner le sort des armes à Kobané en Syrie et sur le front du Kurdistan irakien. Elles ont permis aux forces irakiennes de repasser à l’offensive au moins dans la vallée du Tigre. Elles se concentrent actuellement sur les fronts de Kobané, Hasaka dans le nord-est de la Syrie et sur Baiji, Tal Afar, Mossoul, Makhmour Sinjar en Iraq.

Cela ne signifie nullement que la puissance aérienne opère à plein rendement. Comme en Libye, la coalition consent à d’énormes efforts pour éviter les dommages collatéraux ce qui en retour limite son efficacité tactique. Outre la rigueur des règles d’engagement, il semble que les Target Engagement Authorities (TEA) nationales restent au niveau CAOC, au minimum, et qu’il n’existe donc pas de « délégation cockpit » pour l’engagement des cibles tactiques. Les pilotes peuvent ainsi attendre plus d’une heure entre la Positive Identification de l’objectif et la complétion du processus de Collateral Damage Estimate. Cette situation
génère des frustrations importantes chez certains pilotes14. La manque de renseignement d’origine humaine en Syrie ou son manque de fiabilité en Irak est également de nature à entraver l’efficacité du ciblage des missions d’interdiction. Ces contraintes interviennent alors que Daesh excelle dans les mesures de dissimulation, de camouflage et de déception, selon la DRM13, compliquant considérablement le ciblage. Au final seul un quart des sorties offensives se traduit par une frappe. Cela étant cette situation n’est pas tellement différente de celle de Unified Protector, il y a quatre ans.

Plus qu’un manque d’efficacité de la puissance aérienne, Ramadi et Palmyre incarnent les limites de la stratégie de lutte contre Daesh, les divergences de priorités et/ou la faiblesse des acteurs qui s’opposent à l’Etat islamique. Tout d’abord, la Maison-Blanche ne semble pas avoir beaucoup réduit, au profit d’OIR, les efforts menés sur d’autres théâtres, à commencer par l’Afghanistan (les opérations ISR aériennes d’OIR ne constituent ainsi que 25 % des sorties gérées par CENTCOM). L’administration Obama retient, en outre, ses coups en Syrie lorsqu’ils peuvent être assimilés à un soutien aux forces de Damas (comme à Palmyre).

Terrain repris à Daesh en avril, depuis le lancement d’OIR, selon le Pentagone

Plus généralement, la lutte contre Daesh ne constitue que l’une des lignes de failles politico-socio-confessionnelles qui fracturent la Syrie, l’Irak et la sous-région et sur lesquelles les Américains n’ont pas démontré avoir prise. Faiblesse structurelle de l’armée irakienne, incapacité du premier ministre Abadi à armer les tribus sunnites, manque de légitimité politique de certains leaders de ces dernières, jeu des milices chiites, avec l’Iran en arrière plan, pratiquant la politique du pire pour s’imposer comme le seul recours face à Daesh, craintes inspirées par les exactions de ces dernières en zone sunnite15: dans ce contexte, l’action de la coalition, quelle que soit son efficacité intrinsèque, ne peut contribuer qu’à l’endiguement de l’Etat islamique, pas à son annihilation. La réponse de la Maison-Blanche est, pour l’instant, de renforcer les capacités de formation de l’armée irakienne. Cependant afin de s’extirper de cette ornière politico-stratégique, et en vertu du principe « prévalence » de la culture stratégique américaine, des voix s’élèvent au Pentagone pour court-circuiter Bagdad et armer directement les tribus sunnites16. Certains ténors républicains, fustigeant l’absence de stratégie d’Obama vont même plus loin, réclamant...un nouvel engagement terrestre américain— limité...bien entendu17

Notes

  1. Calculé sur la base des Airpower Summaries mensuels de CENTAF, http://www.afcent.af.mil/AboutUs/AirpowerSummaries.aspx.
  2. Données officielles agrégées par Chris Woods et Basile Simon sur le site airwars.org.
  3. Aaron Mehta, « A-10 Performing 11 Percent of Anti-ISIS Sorties », Defense News, Jan 19 2015.
  4. Major-General Jim Martin, United States Air Force FY 2016 Budget Overview, http://www.saffm.hq.af.mil/shared/media/document/AFD-150202-045.pdf.
  5. Marcus Weisgerber “A Look Inside a Secret US Air Force Intelligence Center”, Defense One, November 18, 2014.
  6. Chris Cole, “New figures for British air and drone strikes in Iraq”, Drone Wars UK, 15/05/2015.
  7. « Onze satellites militaires et un esprit spatial à répandre dans les armées pour le CIE, le commandement interarmées de l'espace », La voix du Nord, Blog, 29/05/2015.
  8. « Fin de mission en vue pour les F-16 belges en Jordanie », 7SUR7.be, 8/06/15.
  9. « ISIS fight: Canadian advisers guiding airstrikes but U.S. barred from doing same », CBC News, Jan 27 2015.
  10. Daniel Wasserbly « USAF: Use of F-22s target dependent, JTACs crucial for air support », Jane's Defence Weekly, 2014-09-30 .
  11. Dan Lamothe, « Gen. John Allen Islamic State has lost half of its leaders in Iraq », The Washington Post, February 25.
  12. Sarah Almukhtar, « ISIS Finances Are Strong », New York Times, May 19, 2015.
  13. Sénat, « Audition du général Christophe Gomart, directeur du renseignement militaire », 8 avril 2015.
  14. Scott Wolf, « US Pilots: “Our Hands Are Tied.”», Fighter Sweep.
  15. Myriam Benraad, « Terrorisme, jihadisme et radicalisation : le point sur une menace structurelle - table ronde 1 », Demi-journée FRS, 6 mars 2015, Maison de la chimie, voir également « How Ramadi was Politically Sold: ISIL’S Next Step Maybe Baghdad », Middle East Brefiing.
  16. « Pentagon Assessing Possible Breakup of Iraq and Syria », Middle East Briefing, June 5th 2015.
  17. S.V. Dáte, « Obama’s Red Line on Iraq: No Ground Troops », National Journal, June 3, 2015.

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