La Pologne rattrape son retard dans les drones

Les opérations militaires récentes (Irak, Afghanistan, Kosovo) ont démontré l’importance et l’utilité des drones pour obtenir des renseignements dans la profondeur sans risquer des pertes humaines, offrant ainsi un avantage tactique important. En armant les drones, les forces armées se sont dotées d’un outil leur permettant d’effectuer des frappes chirurgicales et ainsi limiter les victimes civiles. Depuis environ dix ans, les drones sont devenus un appui indispensable aux forces armées, couvrant un panel très large d'opérations. Après les Etats-Unis et Israël, un certain nombre d’Etats européens ont entrepris d’en équiper leurs forces armées engagées sur les différents théâtres d’opérations. Varsovie a suivi le mouvement. Si les centres de recherche polonais ont initié des travaux sur les drones à la fin des années 80, la Pologne n’a acheté les premiers exemplaires qu’en 2005, dans le contexte de sa participation à la coalition internationale en Irak. Il s’agissait des mini-drones Orbiter de l’entreprise israélienne Aeronautics Defense Systems. Cinq ans plus tard, l’armée s’équipait des premiers drones polonais, FlyEye, conçus par Flytronic (groupe WB Elecronics).

Actuellement, les forces armées polonaises disposent de 15 systèmes Aeronautics Orbiter (45 vecteurs aériens), de 4 systèmes FlyEye (17 vecteurs aériens) et d’un système ScanEagle Block D (8 vecteurs aériens). Dans le cadre du plan de modernisation des équipements des forces armées, adopté en décembre 2012, la Pologne a décidé de lancer un programme spécial afin de se doter d’une large gamme de drones, relevant des cinq catégories suivantes :

* Mini-drones (système Wizjer) de très courte portée (environ 30 km). Ils doivent être utilisés au niveau des bataillons. Selon les premières estimations, entre 160 et 200 appareils devraient être commandés.

* Mini-drones (système Wazka) à décollage et atterrissage vertical. Il s’agit d’un drone capable de remplir des missions en zones urbaines, dans un rayon de 300 m à 3 km. Dotés de capteurs infrarouges et bénéficiant d’une autonomie de 30 minutes minimum, ces systèmes doivent être pliables et facilement transportables (son poids ne doit pas excéder 5 kg). Les premiers exemplaires (pour les forces spéciales) devraient être livrés en 2016. Ce système de drones devrait être complété par des drones similaires au système Wazka (donc à décollage et atterrissage vertical) mais plus miniaturisés. En effet, selon les critères évoqués par l’Inspectorat polonais de l’armement, ces drones devraient pouvoir remplir des missions dans un rayon de 1,5  m avec une endurance de 25 minutes minimum. Leur masse ne devrait pas excéder 2 kg, permettant un transport et un déploiement (vecteur aérien et système de guidage) par une seule personne.

* Drones tactiques de courte portée (système Orlik). Avec son rayon d’action d’environ 100 km, il est destiné à remplir principalement des missions de reconnaissance. Le ministère polonais de la Défense compte équiper l’armée de Terre et la Marine de 15 systèmes, chacun doté de 3 à 5 vecteurs aériens.

* Drones tactiques de moyenne portée (système Gryf). Ce drone de combat d’un rayon d’action de plus de 200 km doit répondre à des missions offensives. Les forces armées polonaises devraient disposer de 10 systèmes Gryf, chaque système étant doté de 3 à 4 vecteurs aériens.

* Drones MALE (système Zefir). Il s’agit du deuxième système de drones armés que la Pologne entend acquérir au cours des années 2019-2022. Ce drone de combat MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance) d’un rayon d’action compris entre 750 et 1 000 km devrait être doté de missiles et de bombes guidées. A l’heure actuelle, le ministère vise l’achat de 4 systèmes Zefir, chaque système étant doté de 3 vecteurs aériens.

Au total, sur la période 2015-2022, la Pologne envisage l’acquisition de 350 drones pour un montant total de plus de 2,5 milliards de PLN (600 millions d’euros). Les premiers appels d’offres pour les systèmes Wizjer et Orlik ont été lancés le 15 janvier 2015. Les livraisons des systèmes de drones Wizjer devraient intervenir en 2016 et 2017, et pour la version Orlik entre 2018 et 2022. Les industriels polonais espèrent remporter ces marchés en proposant les appareils déjà en service (FlyEye pour le système Wizjer) ou les appareils qui sont en phase de conception avancée, comme le drone Mantra de WB Electronics (avec un rayon d’action d’environ 200 km), ou encore le drone E-310 conçu conjointement par RADWAR et Eurotech, et présenté lors du dernier salon de l’armement à Kielce (MSPO14).

Quant aux mini-drones Wazka et leur version micro, l’Inspectorat polonais de l’Armement a annoncé que le dialogue technique serait finalité respectivement fin février et fin mars 2015.

En ce qui concerne le système Zefir (MALE), le ministère polonais de la Défense a laissé entendre, en décembre 2014, que le drone MQ-9 Reaper de General Atomics correspondrait le mieux aux attentes polonaises.

Pour développer ses drones tactiques de moyenne portée (Gryf), la Pologne compte choisir un fournisseur étranger susceptible de transférer les technologies nécessaires à la conception de ce type de système. Il s’agirait alors de créer un consortium composé des industriels polonais et d’un partenaire étranger jouant un rôle de leadership.

La Pologne veut rester dans la course et ne cache pas ses ambitions. C’est dans ce contexte qu’elle a rejoint, en novembre 2013, le club des utilisateurs de drones qui réunit sept pays européens, signalant ainsi sa volonté de participer à la conception du futur drone européen. Mais le chemin à parcourir est encore long pour les  industriels polonais du secteur qui, en attendant, se sont regroupés dans un consortium BS9 dirigé par WB Electronics qui développe les drones plus élaborés, comme  FlySar (d’une endurance d’environ 15 heures, conçu par Flytronic, et présenté lors du Salon MSPO 2014).  Ce dernier a ouvert , en février 2015, un centre de formation pour les pilotes de drones, le premier du genre en Pologne.

Coopération avec Airbus

Lors d’une conférence de presse organisée le 15 janvier 2014 à Varsovie, et consacrée à l’avenir de l’industrie aéronautique en Europe, le responsable d’Airbus Military, Domingo Urena–Raso a annoncé l’intention du groupe européen d’ouvrir un centre de conception et de fabrication de drones en Pologne. Il s’agit d’un projet qui pourrait, à terme, déboucher sur la prise de participation de la Pologne à Airbus, via le développement d’un projet stratégique (comme un nouveau drone) dont la Pologne assurerait la maîtrise d’œuvre. Aujourd’hui, une telle participation au capital d’Airbus n’est pas à l’ordre du jour malgré la présence du géant aéronautique en Pologne depuis plus de 10 ans (PZL Varsovie-Okecie) ou sa volonté d’installer les chaînes d’assemblage pour les hélicoptères multi-rôle (l’EC-725 Caracal) et d’attaque (le Tigre) proposées à la Pologne dans le cadre de l’appel d’offre lancé par Varsovie (marché potentiel de 100 appareils). L’ouverture d’un centre de recherche et de développement à Lodz, le 19 février 2015, ne saurait modifier l’approche des responsables polonais.

Exportations d’armement : constat d’échec

L’installation de nouvelles chaînes d’assemblage ne réglera pas l’un des plus importants problèmes de l’industrie polonaise de défense mis en relief dans le dernier rapport 2013 sur les exportations d’armement1 et d’équipements militaires. Selon les chiffres officiels, 648 licences ont été délivrées en 2013 pour un montant total de 858 M€. Toutefois, la valeur réelle de l’export atteint les 336,4 M€, ce qui constitue 39,2 % de la valeur de l’ensemble des licences délivrées.

  2010 2011 2012 2013
Nombre de licences 550 561 641 648
Valeur des licences M€ 457 849 633 858
Valeur réelle M€ - - - 336

Le secteur aéronautique a généré, à lui seul, des exportations pour un montant total de 268 M€. Dans la mesure où ce secteur est dominé par les entreprises étrangères (AgustaWestland, Sikorsky Aircraft ou encore Pratt& Whitney) ou polonaises dépendantes de leur maison-mère, ce chiffre est assez édifiant. Il confirme que les sociétés qui fabriquent, entre-autres les sous-systèmes et les composants pour les hélicoptères ou pour les avions, restent les premiers exportateurs alors qu’il ne s’agit pas de produits finaux. Dans la même période et en dehors du secteur aéronautique, les industriels polonais ont exporté en 2013 pour seulement 68,8 M€ (la valeur initiale des licences accordées était de 191,9 M€).

Principaux pays destinataires en 2013 (en M€)

L’Amérique du Nord (Etats-Unis et Canada) représente la principale destination des exportations polonaises, avec des commandes avoisinant les 240 M€, suivie de l’Asie du Sud-Est (23 M€), et des pays de l’UE (12 M€).

La publication du rapport intervient à point nommé. Il devrait mettre en évidence le fait que seuls les programmes d’armement permettant aux entreprises polonaises du secteur de fabriquer des produits finaux sont susceptibles de consolider l’industrie nationale de défense.

Les récents accords concernant la vente des fusils d’assaut Beryl M762 pour les forces armées nigériennes ou du système de missile sol-air portatif de très courte portée Grom en Lituanie représentent des signes positifs pour un Etat polonais ayant entrepris de créer le Groupe polonais de l’armement PGZ avec l’espoir de construire une offre à l’export.

Notes

  1. Voir : Eksport uzbrojenia i sprzetu wojskowego z Polski. Raport za rok 2013", Ministerstwo Spraw Zagranicznych, Warszawa 2014

Programme Narew : MEADS de nouveau en lice

L’Inspectorat polonais de l’Armement a invité 9 entreprises pour un dialogue stratégique qui doit se terminer le 15 mars 2015 : Aselsan, Diehl BGT Defence, IAI Systems Missiles and Space Group Israel Aerospace Industries Ltd, Kongsberg Defence&Aerospace AS, MBDA France, MEADS International Inc, Polska Grupa Zbrojeniowa S.A., Rafael Advanced Defense Systems Ltd et Thales Polska. Si, à première vue, l’invitation de MEADS International Inc n’est guère surprenante, dans le contexte des débats en Italie et surtout en Allemagne sur l’avenir de leurs systèmes de défense antiaérienne (suite à la décision américaine de ne plus financer le programme MEADS-Medium Extended Air Defense System), les enjeux apparaissent beaucoup plus importants. En effet, ni Berlin ni Rome ne semblent prêts à abandonner le projet qui aura coûté à chacun plus d’un milliard d’euros, d’autant que le projet est dans une phase très avancée. Or, en cas de maintien  du programme et la construction d’un nouveau système de défense antiaérienne associant les entreprises européennes et américaines, l’avenir des Patriots déployés aujourd’hui en Europe sera sérieusement remis en question. Au regard de ces éléments, la participation polonaise au programme MEADS n'est pas complètement dépourvue de sens mais la décision finale dépendra du contexte politique.

Télécharger l'article au format PDF