La Third Offset Strategy américaine

Défense&Industries n°7
Philippe Gros, juin 2016

Le précédent Secrétaire à la défense Chuck Hagel a annoncé fin 2014 le lancement d’une vaste initiative capacitaire, la Third Offset Strategy (TOS), par référence aux précédentes stratégies adoptées pendant la Guerre froide. La première visait à compenser la supériorité soviétique par la dissuasion nucléaire sous l’administration Eisenhower. La seconde, à la fin des années 1970, visait cette fois, en situation de parité nucléaire, à compenser la supériorité conventionnelle quantitative communiste par l’investissement dans les technologies de l’information et le développement de doctrines permettant de développer ce que les Soviétiques ont appelé un « complexe reconnaissance-frappe » de précision.

La préoccupation croissante devant le développement des capacités de déni d’accès et d’interdiction de zone et plus généralement de frappe de précision

La présente stratégie, portée par le Secrétaire adjoint à la Défense, Robert Work, cherche à compenser ce qu’une majorité de responsables civils et miltaires et d’analystes estiment être une « érosion de la supériorité militaire américaine » précisément due à la diffusion de ces capacités de reconnaissance-frappe. Cette diffusion trouverait sa concrétisation principale dans la prolifération des capacités de déni d’accès et d’interdiction de zone (Anti-Access / Area Denial, A2/AD), censées entraver l’accès des forces américaines sur les théâtres d’opération et leur liberté de manœuvre sur ces théâtres. Cette préoccupation du déni d’accès émerge dans les années 1990 et s’affermit avec l’émergence militaire chinoise dans les années 2000, notamment parmi les partisans d’une Transformation de l’instrument militaire, dont le plus influent est sans doute Andrew Marshall, alors directeur de l’Office of Net Assessment du Pentagone, à l’origine de la seconde stratégie de compensation. Elle aboutit notamment au développement du concept d’Air-Sea Battle (ASB) très controversé quant à ses présuppositions stratégiques et ses effets sur la relation avec Pékin. Le sentiment d’érosion est accentué par les effets des séquestrations et par la réaffirmation de la puissance russe, devenue une préoccupation majeure depuis 2014. Les capacités posant actuellement le plus de problèmes aux Américains sont :

  • la défense anti-aérienne (les chasseurs de conception russe et plus encore les systèmes de défense intégrée reposant sur les « Double Digit SAM » S-300/400) ;
  • la guerre de surface (les missiles balistiques anti-navires chinois, les missiles de croisières supersoniques tirés de navires de surface ou de sous-marins) ;
  • la guerre électronique et le contrôle du spectre électromagnétique (les capacités de détection accrue qui permettent de déjouer la furtivité, de contre-mesures électroniques contre les radars, les communications et le GPS) ;
  • la lutte informatique ;
  • le counterspace (avec les capacités antisatellites laser ou découlant des programmes de défense antimissile de haute altitude - voir notre rapport n°3) ;
  • la multiplication des capacités types G-RAMM (Guided Rockets, Artillery, Mortars, Missiles) et des drones peu coûteux.

Premier contour et déclinaisons de la Third Offset Strategy

Pour compenser la massification des armes de précision tant en déni d’accès que sur le champ de bataille du futur, le Secrétaire adjoint met l’accent sur les déclinaisons de la « collaboration homme-machine », notamment le Combat Manned-Unmanned Teaming, que l’exploitation des capacités d’innovation américaine permettra de transformer en avantage compétitif face aux adversaires futurs des Etats-Unis. Dans la terminologie de Marshall, un « avantage compétitif » réside dans une capacité non seulement efficace mais aussi plus rentable que la contre-mesure que l’adversaire devra employer pour y faire face.

Bien qu’encore en cours de définition, la TOS n’en est pas moins pour la première fois incluse dans la requête budgétaire de l’année 2017. Le Pentagone entend lui consacrer 3,6 Mds$ sur la FY17 et 18 Mds$ sur le Future Years Defense Program (jusqu’en 2021). Ces crédits visent à obtenir un effet de levier sur de multiples programmes allant de la R&D à des initiatives de court terme. Sur ce dernier point, l’un des rouages clés réside dans le Strategic Capabilities Office (SCO), créé en 2012 pour développer des adaptations pratiques à brève échéance pour faire face aux capacités A2/AD adverses. Les services accueillent l’initiative de différentes façons : la Navy met en avant ses grandes priorités comme contributrices de cette stratégie ; l’Air Force s’aligne progressivement mais considère de toute évidence que la TOS correspond à ce qu’elle entreprend déjà ; l’Army considère qu’il s’agit encore de science fiction (dans la mesure où le principal domaine la concernant réside dans l’autonomie et la robotique).

La TOS s’enracine donc principalement dans les grandes priorités des services et de la DARPA dont les plus importantes sont :

  • les armements hypersoniques, développés par l’Air Force et la DARPA (High Speed Strike Weapon), l’Army (Advanced Hypersonic Weapon) et la Navy (le canon électromagnétique Railgun et le projectile haute vélocité) ;
  • les armes à énergie dirigée, notamment les lasers de combat qu’expérimentent les quatre services et la Missile Defense Agency ;
  • les capacités permettant d’accentuer la domination américaine dans le domaine sous-marin, centrale pour contrer le déni d’accès, ce qui inclut au-delà des plates-formes, le développement de toute une famille de drones sous-marins ;
  • le développement de l’autonomie qui se décline dans l’intelligence artificielle de multiples systèmes, notamment l’autonomisation des drones permettant leurs opérations en essaim, les interactions entre les opérateurs et leurs systèmes ;
  • les équipements et doctrines permettant la reconquête de la supériorité dans le domaine électromagnétique, tant comme élément de résilience des forces américaines que comme outil offensif complémentaire des armements cinétiques. Ces capacités couvrent tant la gestion des opérations de contrôle du spectre EM que la guerre électronique. Le principal « programme d’ensemble » est l’Electronic Maneuver Warfare de la Navy ;
  • la lutte informatique dont beaucoup d’éléments sont indissociables de la priorité précédente.

Cette stratégie pose trois grandes catégories de questions : la nature du problème stratégique et capacitaire à l’origine de cette TOS (compenser quoi ?), la réalité et l’impact de cette TOS (compenser comment ?) et les implications pour la France.

Le cœur de la TOS : réagir face au glissement de la suprématie vers la simple supériorité américaine face à la Chine et la Russie

Les derniers travaux de simulation de la Rand Co tendent à montrer que les Chinois ont atteint une relative parité de la « balance des potentiels » en ce qui concerne un scénario de conflit sur Taiwan mais que les Américains disposent toujours d’un net avantage dans les scénarios plus distants comme un conflit autour des Spratley’s. Les forces russes, quant à elle, font montre d’une remontée en puissance plus sélective, précisément en vertu de leur propre stratégie de compensation vis-à-vis des forces de l’OTAN. Cette modernisation n’en est pas moins significative dans certains domaines (défense antiaérienne, guerre électronique, cyber et missiles) en raison non seulement de leur équipement mais également de leur expérience héritée de la Guerre froide. L’Iran pourrait quant à elle, certes, « fermer » le Golfe Persique et fera l’acquisition des emblématiques S-300 cette année mais les Américains semblent en fait confiants dans leur capacité à gérer ce type de capacité. Les autres puissances ne présentent pas de capacités A2/AD réellement significatives pour les Américains, même si la diffusion des
G-RAMM poserait en cas de conflit plus de difficultés à l’Army et aux Marines.

Il apparaît donc que l’«érosion de la supériorité américaine » fondant cette TOS signifie plus précisément la fin de la « full dominance » face aux compétiteurs chinois, et maintenant russe. Alors que la seconde offset visait à rétablir une parité stratégique face à un adversaire soviétique alors plus puissant, à compenser une infériorité bien réelle, la TOS ambitionne de compenser un glissement de la suprématie vers la simple supériorité américaine. Partant de là, elle consiste en fait à limiter au maximum le risque tactique qui se pose aux forces américaines confrontées à tout type de «complexe reconnaissance-frappe de précision », ce qui réintroduit son application potentielle à tout appareil militaire menaçant, Etats, proto-Etats, hybrides ou non. La question qui se pose alors réside dans le caractère problématique d’une telle évolution. De fait, comme le montre la plupart des engagements américains récents, la dynamique du conflit armé et la culture américaine amènent à relativiser l’existence d’effets de seuil de tolérance politique qui seraient liés aux risques de pertes accrues que ces menaces préfigureraient.

Or, cette focalisation sur l’A2/AD et sur les capacités de frappe de précision pose problème. Tout d’abord, elle est orpheline d’un cadre stratégique aussi cohérent que celui dans lequel s’inscrivait la seconde offset qui partait de la stratégie globale de dissuasion de l’empire soviétique, se déclinant dans des postures, des stratégies de milieu (comme la Maritime Strategy), des doctrines (comme AirLand Battle). Pour cette raison, la stratégie de compensation actuelle peut être porteuse de contradictions avec les exigences découlant du spectre plus global de la gestion de crise avec les deux grands compétiteurs militaires. A cet égard, les Américains ont de nouveau à gérer deux seuils, comme au temps de la Guerre froide . Le premier seuil est celui du conflit armé dont la prévention peut nécessiter de mettre l’accent sur les forces de présence avancée, le second est celui du seuil nucléaire omniprésent dans le débat sur la dissuasion de la Russie et émergeant dans le cas chinois. Ce facteur nucléaire, sans forcément remettre en cause la criticité de moyens de contre-déni d’accès nécessaire à une dissuasion crédible, va sans doute obliger le Pentagone à modifier cet édifice conceptuel opérationnel et capacitaire américain, fondé jusqu’à présent sur le présupposé d’un affrontement conventionnel symétrique « débridé » qui restait la norme depuis Desert Storm. C’est ce à quoi semble s’atteler d’ailleurs l’USD Policy.

Une réalité et une « rupture » restant à démontrer au regard des évolutions en cours

Ensuite, la réalité et l’impact de cette TOS sont encore à démontrer. Elle ne constitue, pour l’instant, qu’une requalification a posteriori de l’existant. La fin des années 1970 avait connu une réelle convergence de la vision de la DARPA et de l’OSD avec celle de l’Army, et secondairement de l’Air Force, pour aboutir à cette logique technico-opérationnelle parfaitement cohérente, ce que l’on appellerait une « théorie du changement », articulant l’avantage compétitif tant désiré et intégratrice pour la stratégie capacitaire. C’est cette vision cohérente qui fait pour l’instant défaut à l’approche de Work, fondée sur la « collaboration homme-machine ». Elle n’apporte guère plus dans la démarche d’innovation. On peut d’ailleurs faire l’hypothèse que les Américains sont en réalité dans leur phase « d’étiage » capacitaire et que nombre de développements déjà en cours offre des perspectives de « compensation » significatives à l’orée de la prochaine décennie. Cependant, il semble en être de la TOS comme il en fut de la NCW, d’EBO et plus récemment d’ASB. Ces concepts finissent par ressembler aux grandes planètes gazeuses de notre système solaire : un noyau concret généralement limité qui « s’enrichit » d’une enveloppe au contour et au contenu plus diffus et infiniment plus large.

La stratégie de compensation actuelle, prise dans sa globalité, ne se fonde guère sur des avantages compétitifs analogues à la seconde offset, même certaines lignes semblent émerger depuis quelques années. Or, les ressources budgétaires devraient rester insuffisantes pour financer tout à la fois le rétablissement de la Readiness, les plans d’acquisition et tous les efforts de R&D. Dans ce contexte, la liste est longue de ces programmes (puissance aérienne offensive, défense antimissile, sans parler des armements hypersoniques dans le futur) assurant une compensation des capacités
adverses par l’écart de performance technico-opérationnelle plus que par leur rentabilité, constituant en réalité des « désavantages compétitifs ». Si un avantage émerge, il faut probablement le chercher dans les domaines du Manned-Unmanned Teaming à bas coût et de l’exploitation des domaines électromagnétique et cyber, raison pour laquelle ces domaines font partie des priorités de la TOS. La concrétisation d’un rééquilibrage entre « capabilities » et « capacity » nous semble donc constituer l’un des enjeux à venir de la concrétisation réelle de cette stratégie. Cependant, cette avantage resterait de toute façon relatif dans la mesure où les Chinois et les Russes poussent le mimétisme des Américains à investir, au-delà des capacités A2/AD précitées, dans les mêmes technologies. La réponse ne se trouve pas forcément non plus au plan intellectuel : si les tactiques et programmes d’entraînement américains semblent évoluer dernièrement pour prendre en compte ces menaces, les concepts opérationnels fondamentaux récemment développés (ASB, JOAC) et nombre de supporting concepts, ne présentent aucun caractère innovant depuis les développements des années 90. Quant à l’exploitation du potentiel d’innovation de l’industrie américaine, il semble en réalité entravé par une déconnexion grandissante entre les discours du DoD et la réalité de la politique d’acquisition du Pentagone qui dissuade plus qu’elle n’attire les firmes commerciales. Au final, dans le cas présent, on semble assister en réalité à une course aux armements assez symétrique en nature, dans laquelle le seul avantage compétitif des Etats-Unis résiderait dans les ressources supérieures qu’ils consacrent à ces développements.

Conclusions

Nous ne développerons pas dans le détail les implications pour la France. On notera simplement qu’elles peuvent être multiples et avoir trait à l’interopérabilité avec les forces américaines ou encore aux effets d’entraînement en matière d’innovation. Cependant, tant que la TOS proprement dite ne présente aucune rupture au regard des développements existants, il y a tout lieu de continuer à inscrire ces problématiques dans les tendances que l’on connaît depuis des années. Le plus significatif nous semble résider plutôt dans la notion même de stratégie de compensation fondée sur le développement d’avantages compétitifs. Compte tenu de la situation de notre système de force, de ses contraintes budgétaires et de ses limitations capacitaires face à un large spectre de menaces potentielles, il nous apparaît que cette stratégie de compensation est probablement plus critique encore pour la France et ses partenaires européens qu’elle ne l’est pour les Etats-Unis. Reste cependant à en définir précisément la nature à l’aune de notre propre problème stratégique.

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