Retour à Hiroshima

Note de la FRS n°14/2016
Benjamin Hautecouverture, 17 juin 2016
La visite du président Obama à Hiroshima vendredi 27 mai 2016 avait une double valeur de symbole : c’était la première fois qu’un Président américain en exercice se rendait sur l’un des deux sites où furent respectivement détonnées au mois d’août 1945 les bombes à fission Little Boy et Fat Man. C’était sans doute la dernière fois que le Président américain avait l’occasion de prononcer un grand discours nucléaire. Se faisant, il clôturait une séquence ouverte le 5 avril 2009 à Prague. Pour l’Histoire, le moment restera plus que les mots prononcés. Il ne pouvait sans doute en être autrement.

N’était le néologisme, il n’y a qu’à googliser « Obama in Hiroshima » pour s’en rendre compte : la visite du Président américain vendredi 27 mai 2016 sur le site de l’explosion de la bombe à fission Little Boy quelques 71 ans plus tôt a constitué un événement de portée mondiale. C’était par ailleurs un acte inédit, historique, symbolique.

Le voyage à Hiroshima a été longuement muri : le Président américain l’avait en tête depuis sa première visite au Japon comme chef d’État en 2009 « Obama’s Hiroshima visit the culmination of delicate diplomatic dance », The Japan Times, 2 juin 2016.. C’est le résultat d’un travail mené par les diplomaties des deux pays. La mise en scène de l’événement a été millimétrée pour ne pas prêter le flanc aux critiques, qu’elles émanent du Japon ou des États-Unis. L’on pourrait du reste faire une histoire du processus qui a finalement conduit ce Président américain à faire le voyage. Schématiquement, cette histoire débuterait en 1974 lorsque Gérald Ford devint le premier Président américain en exercice à se rendre au Japon depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ferait-il le déplacement à Hiroshima ou à Nagasaki ? A l’époque, l’opinion américaine n’était pas prête à l’accepter. Le serait-elle devenue ? Oui, selon certains sondages d’opinion récemment publiés aux États-Unis et au Royaume-Uni. Du côté japonais, l’idée n’avait pas été très bien accueillie en 2009. Trop tôt, avait fait savoir à ses homologues le vice-ministre des Affaires étrangères Mitoji Yabunaka. Selon le Japan Times Ibid., c’est à l’automne 2015 que Caroline Kennedy, ambassadrice des États-Unis au Japon et Ben Rhodes, conseiller adjoint pour la sécurité nationale à la Maison Blanche ont commencé à se pencher sur la faisabilité de la visite au cours de la dernière année de mandat du Président. Le reste des efforts se concentra sur le choix de l’annonce de la nouvelle ainsi que sa scénographie.

Dans ces conditions, fallait-il s’attendre de la part de Barack Obama à un discours urbi et orbi, mondial mais aussi universel : un message fort ? Oui, si l’on se réfère à la dimension historique des explosions nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki. Mais sans doute pas, ou en tout cas moins, si l’on se réfère aux précautions diplomatiques à prendre pour mener à bien l’exercice. En somme, l’équation était la suivante : se hisser au niveau de l’événement sans risquer de raviver les blessures nationales et régionales, ni de mettre à mal la dimension nucléaire de la politique étrangère et de sécurité américaine, ni de déstabiliser une région, le Nord-Est asiatique, où le facteur nucléaire des relations entre États est de plus en plus prégnant, ni d’impacter négativement la campagne présidentielle démocrate en cours aux États-Unis. Sans aller jusqu’à parler de gageure, c’était bien une performance, de celles sans doute que le Président Obama affectionne. Julian Borger rappelait récemment dans un article pour The Guardian que « Barack Obama a toujours été un orateur supérieur » « Who wrote Obama’s Hiroshima speech ? », The Guardian, 27 mai 2016.. A-t-il a réussi sa performance ? Quel est le sens du discours d’Hiroshima ? Ce discours a-t-il des chances de rester dans l’Histoire ?

Les attentes

L’événement annoncé quelques semaines plus tôt, le 10 mai précisément, par les diplomaties des deux pays avait fait couler une première encre : le Président demandera-t-il pardon ? Non, il ne demanderait pas pardon. Rien ne pouvait raisonnablement le laisser penser.

La question de l’utilité militaire des deux bombardements nucléaires sur le Japon se pose sérieusement aux Historiens. Affirmer que les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki ont mis un terme à la guerre du Pacifique et ont épargné, se faisant, bien plus de vies qu’ils n’en ont pris est un discours politique, celui du pouvoir américain depuis 1945 notamment. Sur le plan stratégique et historique, c’est la matière d’une controverse documentée. En tout état de cause, cette question ne se pose pas au grand public américain qui, sondage après sondage, continue d’affirmer majoritairement la nécessité des bombardements nucléaires des 6 et 9 août 1945. Certes, cette majorité s’érode, semble-t-il, avec le temps. Mais rien dans le discours exécutif américain depuis 1945 n’accrédite l’idée d’une culpabilité nationale qu’il s’agirait un jour d’expier. Côté japonais, il n’a jamais été demandé aux États-Unis d’excuses officielles. Il ne s’agit pas non plus d’une demande majoritaire de l’opinion publique. Le sujet est sensible et complexe à la fois dans le pays et pour ses voisins. Rappelons à titre d’illustration qu’un article publié au mois de mai 2013 par l’un des plus importants quotidiens sud-coréens le JoongAng Ilbo justifiait les bombardements nucléaires du Japon au titre d’une punition divine contre les expérimentations biologiques et chimiques sur des cobayes humains perpétrées durant la guerre par l’Unité japonaise 731 « The cries (of the unit's victims) reached heaven and the bombs were dropped on Tokyo and the atomic weapons on Hiroshima and Nagasaki » écrit l’article anonyme cité par Danielle Demetriou, correspondante à Tokyo du journal The Telegraph (édition du 34 mai 2013).. Cette perception est partagée, à divers degrés, en Chine.

Alors que dirait le Président ? Au jeu des pronostics, la presse internationale n’a pas boudé son plaisir au fil des semaines précédant le déplacement. L’analyse non plus : certains chercheurs et scientifiques se sont même proposés de rédiger pour Barack Obama son discours Hugh Gusterson, « What President Obama should say at Hiroshima », The Bulletin of the Atomic Scientists, 13 avril 2016..

Pour l’essentiel, le voyage à Hiroshima serait l’occasion pour Barack Obama de rappeler sa vision d’un monde exempt d’armes nucléaires défendue lors d’un fameux discours prononcé à Prague peu de temps après sa prise de fonction, au printemps 2009 « Remarks By President Barack Obama In Prague As Delivered », Press Office, White House, 5 avril 2009.. C’était bien l’attente la plus partagée : « réitérer son appel au désarmement nucléaire » Dominique Leglu, « Obama à Hiroshima, pour réitérer son appel au désarmement nucléaire », Sciences et Avenir, 27 mai 2016.. Pour Mark Fitzpatrick par exemple, diplomate américain et directeur exécutif de la branche américaine du très réputé « think tank » britannique The International Institute for Strategic Studies (IISS), trois objectifs étaient visés : rappeler le pouvoir de destruction totale des armes nucléaires, réduire les « dangers nucléaires », réaffirmer la quête d’un monde exempt d’armes nucléaires en rappelant que leur non usage relève d’une obligation morale qu’il ne faut jamais cesser de conforter Mark Fitzpatrick, An overdue presidential visit to Hiroshima, IISS, 26 mai 2016..

Pouvait-on attendre autre chose ? Le discours de Prague avait été à la fois très inspiré et très précis. Le nouveau président démocrate avait alors annoncé ce que serait sa feuille de route en matière de maîtrise des armements, de non-prolifération et de désarmement nucléaires au cours de son premier mandat. Il pouvait donc y avoir une cohérence à retrouver, à Hiroshima, le fil de Prague huit ans plus tard. Non pas, naturellement, sous la forme d’un bilan politique présidentiel qui eut été pour le moins incongru mais sous celle de leçons apprises par huit années de pratique du pouvoir nucléaire au plus niveau de la première puissance mondiale. Pourquoi pas ?

Dans la même veine, l’on pouvait encore s’attendre à quelques annonces ou bien à une forme de legs politique et stratégique pour celui ou celle qui lui succédera à la Maison Blanche. Après tout, John Kerry n’avait-il pas réveillé quelques mois auparavant l’idée d’une présentation au Congrès du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE) pour ratification dix-sept ans après l’échec essuyé par Bill Clinton ? Il est vrai que cette étrange initiative semble avoir fait long feu depuis.

Le discours d’Hiroshima serait-il un retour dans le passé, un éclairage du présent, un marchepied pour l’avenir ? Paverait-il la voie à un nouvel ordre nucléaire mondial ? Serait-il moins ambitieux ?

Les mots

Premier à prendre la parole devant le Mémorial pour la paix d’Hiroshima avant le premier ministre Shinzo Abe, Barack Obama a prononcé un discours de 17 minutes « Remarks by President Obama and Prime Minister Abe of Japan at Hiroshima Peace Memorial », Press Office, White House, 27 mai 2016.. C’est relativement court. C’est presque dix minutes de moins que le discours de Prague. Il s’agit donc d’un texte concis – à peine plus de deux feuillets – dont il semble que la rédaction ait été en grande partie le fait du Président, même si un premier brouillon a peut-être été rédigé par Ben Rhodes et que le texte a sans doute été transmis aux départements d’Etat et de la Défense pour relecture.

A écouter Barack Obama, le premier élément qui frappe est la place accordée au sens même qu’il y a pour lui à prononcer un discours à Hiroshima : « pourquoi venons-nous à Hiroshima ? » demande-t-il d’emblée. Puis, à plusieurs reprises : « c’est pourquoi nous venons ici », « c’est pourquoi nous venons à Hiroshima ». A l’évidence, le Président qui pour l’Histoire restera celui qui le premier a fait le déplacement en fait, précisément, le fil d’Ariane de ce qu’il a à dire. C’est également un procédé rhétorique, une répétition à la manière d’un refrain qui scande le discours, le relance, l’équilibre.

Le choix du point de vue est le deuxième élément frappant : « Il y a soixante-dix ans, entame-t-il, par un clair matin sans nuages, la mort est tombée du ciel et le monde a changé. » En quoi ? « L’humanité, continue-t-il, possédait les moyens de s’autodétruire. » Le fil du texte abonde dans ce sens : Barack Obama ne prononce pas un discours stratégique, ni historique, ni politique. La dimension commémorative de son intervention s’exprime de manière ouvertement métahistorique. Il s’agit, essentiellement, d’un discours sur la guerre et la paix dans le rapport que ces deux phénomènes sociaux entretiennent avec la définition de l’humanité. Pour se faire, l’explosion nucléaire d’Hiroshima offre à l’orateur non pas un prétexte mais une occasion, la meilleure occasion qui soit : être à la hauteur d’Hiroshima, semble dire Barack Obama, c’est se tenir au cœur des contradictions de l’humanité et des responsabilités qui incombent à l’homme moderne, auteur d’une « révolution scientifique » qui l’engage.

Corollaire de ce point de vue, et troisième élément remarquable, l’on retrouve un souffle et une ampleur qui rappellent le souffle et l’ampleur du discours de Prague à deux titres : la foi dans le libre arbitre et le volontarisme. A Prague, le tout nouveau Président reprenait son slogan de campagne : « now we, too, must ignore the voices who tell us that the world cannot change. We have to insist, ‘Yes, we can. ». On qualifia par la suite d’« esprit de Prague » ce ton qui est une manière de refuser a priori tout fatalisme : « human destiny will be what we make of it. And here in Prague, let us honor our past by reaching for a better future. » Voir Benjamin Hautecouverture, « Non-prolifération et désarmement nucléaires : discours de Prague du président Obama », Revue Défense Nationale, n° 723, octobre 2009.. A Hiroshima, le Président termine par ces mots : « That is a future we can choose, a future in which Hiroshima and Nagasaki are known not as the dawn of atomic warfare but as the start of our own moral awakening. »

La substance du discours d’Obama à Hiroshima résulte de ces trois éléments : il ne s’agit pas d’un discours sur le désarmement nucléaire. Il ne s’agit pas d’un discours sur l’objectif d’un monde exempt d’armes nucléaires. Il ne s’agit pas d’un discours sur la politique nucléaire stratégique des États-Unis. A travers un hommage aux morts d’Hiroshima (« nous sommes venus pleurer les morts ») qu’ils soient Japonais, Coréens, ou Américains, il s’agit à la fois d’une réflexion/méditation « We come to ponder a terrible force unleashed in a not-so-distant past ». « To ponder » se traduit par « réfléchir sur » dans le sens de méditer. sur la puissance de l’arme nucléaire et d’un discours sur la nécessité d’une révolution morale de l’humanité à l’époque moderne.

De ce fait, les messages qui émaillent le discours présidentiel ne sont pas simples. Les disciplines politico-diplomatiques auxquels ils s’adossent ne sont pas nommées. Il faut souvent lire entre les lignes.

Premier message : nous justifions aisément la violence au nom d’une cause que nous estimons être plus haute « How easily we learn to justify violence in the name of some higher cause ».. Barack Obama prend l’exemple des religions mais c’est aussi la question de la guerre juste qui est posée et celle de l’emploi de l’arme nucléaire. Or sur ce point précis, la suite du discours est plus explicite : les États et les Alliances doivent avoir les moyens de se défendre. Celles qui détiennent l’arme nucléaire ne doivent pas céder à la logique de peur mais au contraire poursuivre l’objectif d’un monde exempt d’armes nucléaires « Nations and the alliances that we form must possess the means to defend ourselves. But among those nations like my own that hold nuclear stockpiles, we must have the courage to escape the logic of fear and pursue a world without them ».. Ainsi, les logiques de désarmement et de possession/dissuasion nucléaires ne sont pas opposées mais virtuellement complémentaires. Ce n’est pas tant la possession de l’arme nucléaire qui importe que les postures nucléaires des États qui les possèdent. Ce message est intéressant en cela qu’il campe au cœur de ce qui fait la complexité des armements stratégiques à rebours du discours idéologique sur leur élimination.

Deuxième message : sept années après Prague, Barack Obama répète qu’un monde sans armes nucléaires est un objectif qui ne se réalisera pas de son vivant : « We may not realize this goal in my lifetime », à comparer avec la formule Praguoise : « this goal will not be reached quickly – perhaps not in my life time. » En attendant, trois objectifs méthodologiques sont déterminés : « tracer la voie qui mène à la destruction des arsenaux », « stopper la prolifération vers de nouvelles nations », « mettre les matières mortelles hors de portée des fanatiques ». Il s’agit très précisément des trois piliers principaux de la sécurité internationale en matière nucléaire : désarmement, non-prolifération, sécurité nucléaires. Par ailleurs, le régime de non-prolifération et de désarmement nucléaires est défini de manière traditionnelle, c’est-à-dire essentiellement prudente et réaliste : c’est un processus consistant à « restreindre » « To restrict » : restreindre, confiner., « faire reculer » « To roll back » : faire reculer, réduire.et finalement « éliminer l’existence des armes nucléaires ». Les experts du désarmement tel qu’il se pratique dans les arènes diplomatiques retiendront en particulier que la méthode du désarmement par étapes Dite « step by step approach »., jusqu’à présent endossée par les cinq États dotés de l’arme nucléaire au sens du Traité sur la non-prolifération (TNP) est bien celle que le Président américain retient et défend.

S’agissant de diplomatie nucléaire, c’est à peu près tout ce que l’on peut retenir du discours d’Hiroshima. Certains estiment déjà que ce n’est pas assez. D’autres, dont nous sommes, estiment au contraire que la concision du message et son mélange d’idéalisme et de réalisme résument l’essentiel de ce qui peut être dit de l’ordre nucléaire mondial en ce début de siècle de la part d’un Président américain en exercice.

L’héritage

Observateur aussi admiratif que critique du président Obama, Julian Borger l’affirme sans ambages : « Since arriving in the White House, the lyrical quality of his rhetoric has continued to soar higher than the actual policy achievements, especially when it comes to nuclear disarmament » The Guardian, op. cit.. C’est vrai. Il suffit de comparer les ambitions énoncées à Prague en 2009 avec le bilan des réalisations en 2016 pour s’en convaincre. La chose est aisée mais ce n’est pas l’objet de cette note. Il suffit ici de dire que le programme nucléaire de la présidence Obama n’a été réalisé que pour partie : un Traité plutôt modeste de maîtrise des armements bilatéral avec la Russie (New Start), un accord historique mais temporaire avec l’Iran sur le caractère strictement civil du programme nucléaire iranien (JCPOA), un cycle de quatre sommets mondiaux sur la sécurité nucléaire (NSS). Ce bilan restera sans doute maigre aux yeux des historiens bien que certainement non nul dans un contexte d’exacerbation des tensions internationales peu propre aux grandes négociations multilatérales (impasse permanente de la Conférence du désarmement, suspension du processus d’universalisation du TICE). Il faudrait y ajouter, naturellement, les efforts budgétaires entrepris ou poursuivis sous la présidence Obama en matière de modernisation de l’arsenal nucléaire pour les décennies à venir. Comme souvent, les pacifistes sont déçus et les cyniques ricanent.

Prix Nobel de la Paix 2009, Barack Obama l’a été « pour ses efforts extraordinaires en faveur du renforcement de la diplomatie et de la coopération internationales entre les peuples », selon les termes mêmes du jury d’Oslo « Barack Obama Prix Nobel de la paix », Le Monde, 9 octobre 2009.. Sept années plus tard, le discours d’Hiroshima éclaire à nouveau une personnalité qui n’a rien perdu de son lyrisme ni de sa détermination. Il convient sans doute d’ajouter à l’homme une gravité nouvelle. Celle que confère un sens assez pertinent de l’Histoire. L’on retiendra du président Obama à Hiroshima sa présence et non ses mots.

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