Moralité de la dissuasion : perspectives religieuses

Recherches & Documents n°04/2016
Emmanuelle Maître, juillet 2016

Depuis quelques années, les critiques du Vatican à l’égard des armes nucléaires et les appels du Saint-Siège en faveur du désarmement ont reçu une forte visibilité et ont suscité des réflexions dans les milieux traitant des questions stratégiques. Vraisemblablement accru par la médiatisation du Pape François, cet intérêt découle également des propos de l’Église catholique en eux-mêmes, qui traduisent une évolution de sa position vers une condamnation beaucoup plus nette de la dissuasion nucléaire au point de vue moral.

Cet intérêt indique également que loin de constituer un sujet purement anecdotique n’intéressant que des experts en théologie, la compatibilité entre dissuasion nucléaire et éthique religieuse peut avoir des incidences sur la réalité stratégique. De manière extrêmement directe, le message papal à la conférence de Vienne sur les conséquences humanitaires des armes nucléaires tend à renforcer l’écho et la crédibilité de ceux qui appellent à un désarmement immédiat et estiment que les États nucléaires ne remplissent pas leurs engagements pris au titre de l’article VI du Traité de Non-prolifération (TNP). Plus profondément, il semble que le facteur religieux joue toujours (voire joue à nouveau) un rôle important au XXIe siècle en matière de géopolitique. Dans de nombreuses régions du monde, le discours religieux s’associe avec des éléments de nationalisme qui viennent définir pour partie les intérêts géostratégiques des nations mais également dans une certaine mesure leur comportement sur la scène internationale. Ces considérations n’épargnent pas la décision d’apparence purement froide et rationnelle que constitue le positionnement vis-à-vis de l’arme nucléaire, comme en témoigne le rôle du parti nationaliste et hindou BJP dans le choix de d’officialiser le statut de puissance nucléaire de l’Inde ou encore la fatwa de l’Ayatollah Khamenei interdisant à l’Iran de se doter de la bombe.

Même si de nombreux États sont de plus en plus laïcisés et voient le facteur religieux se cantonner à la sphère privée, dans d’autres, l’appartenance religieuse reste une importante clé de définition des identités personnelles, mais également nationales. À ce titre, elle participe toujours, avec plus ou moins de force, à la détermination des valeurs dominantes dans une société donnée, valeurs telles que la justice, la liberté, le prosélytisme et l’universalisme ou au contraire la singularité de la communauté religieuse, la tolérance ou le pacifisme et la non-violence, et qui peuvent influencer l’image que le pays souhaite renvoyer à l’international et partant son comportement sur la scène mondialeVoir en particulier l’analyse des intérêts nationaux explicités par Maria Rost Rublee dans son analyse du choix des États de se lancer – ou pas – dans un programme nucléaire. Maria Rost Rublee, Nonproliferation Norms: Why States Choose Nuclear Restraint, University of Georgia Press, Athens, 2009.. Les croyances religieuses et la parole des membres du clergé ne sont évidemment qu’un facteur parmi d’autres dans la formation de ces identités nationales, et celles-ci ne sont pas les seuls déterminants des positions des États au regard du nucléaire (les conditions de sécurité jouent évidemment un rôle majeur). Pour autant, ce rôle n’est pas négligeable et, alors que l’Église catholique en particulier connaît un nouvel élan de réflexion sur la moralité de l’arme nucléaire, qui permet de reconsidérer les conclusions qui avaient été tirées au début des années 1980, lors d’un grand mouvement de réflexion chrétien (et notamment catholique) sur le sujet, il est utile de regarder l’approche des grandes religions sur la compatibilité de la dissuasion nucléaire avec leurs enseignements.

À travers un panorama des traditions religieuses ayant été le plus confrontées à la question nucléaire (judaïsme, christianisme, Islam, hindouisme et bouddhisme), cette étude cherche à montrer que comme bien souvent en matière de dissuasion nucléaire, les réalités sont souvent plus nuancées que certaines images préconçues pourraient le laisser penser. Elle illustre que sur cette question comme sur de nombreuses autres, les religions sont perméables aux dynamiques géostratégiques ce qui explique certaines évolutions dans leurs prises de positions, voire les divergences de positions adoptées par des communautés confrontées à des réalités différentes. Au terme de ce tour d’horizon, il devient plus facile d’anticiper les prises de position des différentes autorités religieuses et l’impact que cela pourrait avoir pour les politiques des différents États nucléaires.

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