Le redressement capacitaire de la Bundeswehr : un parcours du combattant

Recherches & Documents n°06/2019
Gaëlle Winter, juillet 2019

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Introduction

Les questions capacitaires ont occupé une place secondaire dans la politique militaire allemande depuis la Réunification. Lors des réformes de 1990, 1995, 2000, 2004 et 2010-2011, la Bundeswehr a, il est vrai, tenté de préserver la totalité du spectre de ses capacités et de se ménager une marge de modernisation. Cependant, les discussions fondamentales ont été majoritairement accaparées par les restrictions budgétaires qui ont conduit à la contraction et à la rationalisation de l’appareil de défense et par les doutes quant à la priorité à accorder aux engagements extérieurs.

Depuis fin 2013, soit en amont de la Conférence de sécurité de Munich de 2014 présentée par le gouvernement fédéral comme une césure dans la politique de défense allemande et indépendamment d’un choc exogène comme l’annexion de la Crimée, un revirement s’est opéré : la question capacitaire a été réintroduite dans le débat jusqu’à s’imposer comme un enjeu majeur, aux côtés de la problématique du rôle de l’Allemagne sur la scène internationale et dans les affaires militaires.Contrat de la coalition gouvernementale fédérale pour la période 2013-2017 : Deutschlands Zukunft gestalten. Koalitionsvertrag zwischen CDU, CSU und SPD, 27 novembre 2013, p. 122.

Aujourd’hui, les signaux de l’amorce d’un cycle de redressement capacitaire de l’armée allemande se multiplient. Au-delà de l’annonce d’un « tournant matériel » (Trendwende Material, 2016), l’Allemagne a renouvelé son corpus théorique, en élaborant un nouveau livre blanc sur la politique de sécurité et deux documents centraux de la planification capacitaire : la Conception de la Bundeswehr (Konzeption der Bundeswehr, plus tard abrégé KdB) et le Profil capacitaire de la Bundeswehr (Fähigkeitsprofil der Bundeswehr, plus tard abrégé FP). Son budget de défense augmente (plus 10,8 milliards d’euros entre 2014 et 2019). Berlin s’engage, seul ou en coopération, dans des programmes d’armement majeurs (Main Ground Combat System, Système de combat aérien du futur, drone MALE RPAS, hélicoptères de transport lourd) et marque des velléités pour d’autres projets comme des hélicoptères légers ou les Next Generation Frigate. Le pays joue un rôle moteur dans la soumission de nouvelles initiatives capacitaires à l’Union européenne (Coopération structurée renforcée) ou à l’OTAN (Framework Nation Concept – FNC), tout en renforçant parallèlement la dimension capacitaire de ses partenariats bilatéraux, en particulier avec La Haye et Oslo.

Pourtant, cette image se brouille régulièrement. Le discours de Berlin relatif à l’engagement pris à l’OTAN de porter ses dépenses militaires à 2% du PIB se perd dans des querelles sémantiques entre membres de gouvernement pour plafonner, en définitive, à un objectif de 1,5% d’ici 2024. Et l’état des capacités militaires allemandes, allant de l’habillement de protection contre le froid aux sous-marins en passant par le voilier-école Gorch-Fock, continue de défrayer la chronique sur un ton tantôt moqueur tantôt affligé.

Comment expliquer cette situation d’apparence paradoxale ? Soulever une telle question ne signifie pas vouloir se poser en juge de la réussite ou de l’échec de la politique de défense mise en œuvre en Allemagne, mais bien dresser un état des lieux aussi dépassionné que possible. Cette interrogation impose de comprendre le cheminement de la question capacitaire en Allemagne, de revenir sur les choix d’ambition et d’évolutions préconisés par le ministère de la Défense et de confronter conduite de réforme et contraintes. Les passes d’armes entre décideurs, qu’ils soient à l’intérieur ou à l’extérieur du gouvernement, incitent aussi à prendre en compte dans l’analyse les conditions politiques dans lesquelles se réalise la remontée en puissance.

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