Estimations récentes sur l’arsenal nucléaire israélienne

Dans le cadre du Nuclear Notebook, une série de rapports recensant les capacités des puissances nucléaires, H. Kristensen, accompagné de R. Norris en 2014Hans, M. Kristensen, Robert, S. Norris, « Israeli nuclear weapons, 2014 », Bulletin of Atomic Scientists, novembre 2014. puis de M. Korda en 2022Hans, M. Kristensen, Matt Korda, « Israeli nuclear weapons, 2022 », Bulletin of Atomic Scientists, janvier 2022., a tenté à deux reprises de dresser un tableau de l’arsenal nucléaire israélien. Malgré l’opacité qui l’entoure, les auteurs rappellent ses fondements historiques et tentent d’estimer le volume d’armes nucléaires actuellement détenu par Israël ainsi que ses différents vecteurs.

Pour rappel, en 2014, l’International Panel of Fission Material (IPFM) évaluait la quantité d’uranium hautement enrichi détenu par Israël à 300 kg et de plutonium à 860 kgInternational Panel on Fissile Material, « Global Fissile Material Report 2015 Nuclear Weapon and Fissile Material Stockpiles and Production », International Panel on Fissile Material, Décembre 2015., ce qui pourrait permettre la production d’entre 159 et 240 armesResearch Center for Nuclear Weapons Abolition, « Israeli nuclear weapons capability », RECNA, juin 2017.. De leur côté, Kristensen et Norris estimaient que l’arsenal israélien était composé d’environ 80 armes. Selon l’IPFM à nouveau, en 2020, Israël détenait environ 980 ±  130 kg de plutonium, une quantité équivalent à entre 170 et 278 armes. Toutefois, Kristensen et Korda rappellent que la quantité de plutonium produite est une indication peu fiable de la taille de l’arsenal israélien. Il est en effet invraisemblable que l’intégralité ait été convertie en armes, une partie étant probablement stockée comme réserve stratégique. L’estimation des auteurs s’élève donc en 2022 à environ 90 armes.

En termes de missiles balistiques, le rapport de 2014 plaçait le missile de portée intermédiaire Jericho II comme élément central de l’arsenal israélien. Testé pour la première fois en 2008 d’après Janes’s Strategic Weapons, Jericho III serait entré en service en 2011 et, aurait largement accru les capacités israéliennes avec une portée de 4000 km et une capacité d’emport de 750 kgMissile Defense Project, « Jericho 3 », Missile Threat, Center for Strategic and International Studies, mai 2017.. Le rapport de 2022 confirme qu’Israël modernise son arsenal avec ces missiles capables d’atteindre l’Iran mais aussi Moscou. D’après les estimations, entre 25 et 50 lanceurs seraient conservés dans des abris souterrains sur la base aérienne Sdot Micha. Selon l’analyse de 2022, d’autres sources de presse (Aviation Week) évoquent une version encore améliorée du Jericho III, référé comme le Jericho IIIA, dont la portée dépasserait les 5 500 km. Par ailleurs, certains analystes ont noté une recrudescence d’essais de moteurs de lanceurs, en particulier un essai en avril 2021 ayant résulté en une explosion forte sur la base de Sdot Micha, ce qui les a conduit à envisager le développement en cours d’un nouveau lanceur terrestreJeffrey Lewis, Israeli Rocket Motor Test, Arms Control Wonk, 23 avril 2021.

L’utilisation d’autres plateformes pour la dissuasion israélienne est encore plus incertaine. Israël dispose à ce jour de trois sous-marins allemands de Classe Dolphin et deux de Classe Dolphin-II (ces derniers étant dotés d’un système de propulsion anaérobie) considérés comme ayant la capacité théorique de transporter une charge nucléaire. Kristensen et Korda précisent également que les sous-marins posséderaient des tubes de 533 mm rendant possible le lancement de missiles de croisière de courte portée ou de torpilles, ainsi que des tubes de 650 mm potentiellement adaptés à une variante du missile air-sol Popeye Turbo dont la portée dépasserait les mille kilomètres. Le rapport de 2014 faisait déjà référence aux articles de presse évoquant la possibilité d’une arme nucléaire transportée par une variante mer-sol du Popeye Turbo. De plus, Israël a tout récemment conclu un accord avec l’Allemagne quant à la livraison de trois nouveaux sous-marins de Classe Dakar, remplaçant les trois Classe Dolphin, qui pourraient être équipés d’un système de lancement verticalH.I Sutton, « Israel’s Submarine Secret: New Dolphin-IIs Could Have VLS », Naval News, Janvier 2022.. Selon Thyssenkrupp Marine Systems (TKMS), le groupe chargé de fabriquer les sous-marins, ces derniers seront « spécifiquement conçus pour répondre aux exigences opérationnelles de la Marine israélienne »Caleb Larson, « Dakar: Israel’s Big Plan For A New Nuclear Armed Submarine? », 1945, Janvier 2022..  Une représentation du sous-marin fournie par TKMS montre également une voile plus longue que celle de ses prédécesseurs. Cet espace additionnel pourrait permettre selon certains observateurs d’abriter des missiles balistiques lancés par sous-marins (SLBM) potentiellement à capacité nucléaireH.I. Sutton, « First Look At Israeli Navy Dakar Class Submarine », H.I. Sutton, janvier 2022..

En ce qui concerne les avions israéliens, le rapport de 2014 faisait référence à l’utilisation prolongée par l’armée de l’air israélienne du A-4 Skyhawk et du F-4 Phantom, tous deux d’origine américaine et capables selon les auteurs de transporter une bombe nucléaire, malgré l’engagement israélien de ne pas s’en servir à cette fin. Aujourd’hui, la version israélienne du F-15E Strike Eagles, le F-15I, se caractérise par une portée de 4450 km et une capacité d’emporter une charge plus importante que les autres modèles du F-15Hans, M. Kristensen, Matt Korda, op. cit.. Si les États-Unis l’ont doté d’une capacité nucléaire et qu’Israël est suspecté d’avoir fait de même, aucune confirmation officielle n’appuie ce soupçon. Selon Kristensen et Korda, le F-16, dont un ou deux escadrons seulement sont estimés à capacité nucléaire, se voit progressivement remplacé par le F-35 Lightning II. Outre les États-Unis, Israël est le premier pays à exploiter ce modèle. Déjà en possession de 30, Tel Aviv en attend 20 supplémentaires d’ici 2024. Lors d’une simulation en octobre 2021, l’US Air Force a réalisé un essai visant à déterminer la compatibilité de la bombe thermonucléaire gravitationnelle B61-12 au F-35A, se rapprochant donc de la conclusion du processus de certification nucléaireRobin Hughes, « USAF F-35As complete design certification for B61-12 nuclear weapons », Janes, octobre 2021.. Il est cependant difficile aujourd’hui de savoir si Israël envisage également le F-35 comme un porteur nucléaireZachary Keck, « Think About This: A Nuclear Bomb on an Israeli F-35? », The National Interest, décembre 2019..

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