La production de matière fissile par le Pakistan

Le Pakistan dispose d'une infrastructure de production de matières fissiles bien établie qu'il a considérablement développée au cours de la dernière décennie. Au départ, le programme nucléaire pakistanais était fortement axé sur l'enrichissement de l'uranium en raison de l'incapacité du pays à obtenir de la communauté internationale des informations précises sur le processus de la production de plutoniumFeroz Khan, Eating Grass : The Making of the Pakistani Bomb, Stanford Security Studies Press, 2012.. Cependant, tout en continuant à faire progresser son programme d'enrichissement, le Pakistan a modifié sa stratégie de production de matières fissiles à la fin des années 1980 et dans les années 1990, lorsqu'il a commencé à rechercher des capacités de production de plutonium avec l'aide de la Chine Voir« Pakistan Nuclear Weapons », Federation of American Scientists, dernière mise à jour le 11 décembre 2002, et Christopher Clary et Vipin Narang, « India's Counterforce Temptations : Strategic Dilemmas, Doctrine, and Capabilities, International Security 43, n°3, hiver 2018/2019, 7-52..

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Figure 1 : Statut actuel des installations de production de matières fissiles du Pakistan  

Ce choix a été motivé par l’intérêt d’accroître son stock de matières fissiles et d’atteindre la parité stratégique avec l'Inde ; la volonté de développer des armes nucléaires tactiques plus légères et plus compactes et d’améliorer le rendement des armes existantes ; et la décision d’envisager la possibilité de produire du tritium - un matériel nécessaire à la construction d’armes thermonucléaires et  d’armes à fission exaltéeAshley J. Tellis, « A Troubled Transition: Emerging Nuclear Forces in India and Pakistan », Hoover Institution, Governance in an Emerging New World, n°919, 2019..

Installations d'enrichissement de l'uranium

L'usine d'enrichissement d'uranium de Kahuta, la principale usine d'enrichissement du Pakistan non-soumise aux garanties de l'AIEA, a récemment été agrandie pour inclure une nouvelle installation. Depuis 2016, le Pakistan a cherché à développer ce que les experts identifient comme une probable nouvelle usine de centrifugeuses à gaz sur le site« Likely Uranium Facility Identified in Pakistan », Jane's Intelligence Review, 15 septembre 2016 ; et Suspected new Pakistan enrichment facility nearly completion, Project Alpha, Kings College London, 1er juin 2018. , où les travaux semblent être en cours depuis janvier 2020En janvier 2020, les images satellite de la présumée usine de centrifugeuses à gaz en construction à Kahuta montraient des véhicules garés à côté du bâtiment du siège et une nouvelle cloison séparant la zone achevée des travaux en cours, indiquant potentiellement que le site était partiellement opérationnel. Voir « Kahuta », GlobalSecurity.org. et seraient en voie d'achèvementDavid Albright, Sarah Burkhard et Frank Pabian, « Pakistan's Growing Uranium Enrichment Program », ISIS Reports, 30 mai 2018.. Sans plus d'informations de la part du Pakistan ou des services de renseignement, il est difficile de déterminer concrètement si cette nouvelle usine d'enrichissement permettra au Pakistan d'accroître son approvisionnement en uranium de qualité militaire ou s'il se limitera à produire de l'uranium faiblement enrichi (UFE) pour les réacteurs nucléaires. Pourtant, même si elle ne produisait que de l'UFE, cet UFE pourrait être fourni au programme militaire (parallèlement au programme civil) et, en fonction de la quantité fournie, pourrait entraîner une forte augmentation de l'approvisionnement du Pakistan en uranium de qualité militaire pour les armes et/ou fournir de l'uranium hautement enrichi (UHE) à un programme de sous-marins nucléaires naissantIbid, 25-26..

Le Pakistan dispose également d'une usine d'enrichissement relativement récente, le complexe de Gadwal, qui produit de l'UHE à partir de l'UFE produit à Kahuta« Pakistan may be building a new enrichment facility », op. cit.. En outre, le gouvernement a déclaré qu'il construisait une grande usine d'enrichissement de l'uranium à Mianwali - appelée Usine nationale d'enrichissement du combustible - pour produire de l'uranium faiblement enrichi destiné aux centrales nucléairesAlbright, Burkhard et Pabian, « Pakistan's Growing Uranium Enrichment Program », op. cit.. Pourtant, cette installation n'a pas encore été physiquement localisée, ce qui amène certains experts à considérer qu'il pourrait s'agir en fait de l'installation en construction à l'usine de KahutaIbid, 2-3. . Selon une interprétation extensive, le Pakistan pourrait donc être en train de construire deux grandes usines d'enrichissement par centrifugationIbid, 3. .

Installations de production de plutonium

Le complexe de production de plutonium de Khushab (KCP) est l'élément central du programme pakistanais de production de plutonium et de tritium. Le Pakistan dispose actuellement de quatre réacteurs de 50 MW produisant du plutonium sur ce site, dont au moins trois sont opérationnels. La production totale de plutonium d'Islamabad est incertaine en raison de l'absence d'imagerie thermique fiable et du secret du Pakistan autour des réacteurs de Khushab, y compris concernant leur puissance et leur rendementDavid Albright, Sarah Burkhard et Allison Lach, « Commercial Satellite Imagery Analysis for Countering Nuclear Proliferation », Annual Review of Earth and Planetary Sciences, vol. 46, 2018, p. 119.. Néanmoins, certains experts ont suggéré que le Pakistan avait produit environ 205 kg de plutonium fin 2014Ibid.  et d'autres plus récemment projettent que les quatre réacteurs pourraient avoir une production annuelle comprise entre 24 et 49 kg de plutonium, en supposant que de l'uranium naturel soit régulièrement disponible comme combustibleAshley Tellis, op. cit..

La « New Labs Reprocessing Plant » à l'Institut Pakistanais des sciences et des technologies (PINSTECH) à Nilore est le principal site d'extraction et de retraitement du plutonium au Pakistan, et a fait l'objet d'extensions depuis les années 2000. L'usine de séparation du plutonium du Pakistan à Chasma, qui est probablement utilisée pour traiter le combustible irradié des réacteurs de Khushab, est peut-être aussi opérationnelleDavid Albright et Serena Kelleher-Vergantini, « Pakistan's Chashma Plutonium Separation Plant: Possibly operationaI », ISIS Report, 20 février 2015. , bien que le Panel international sur les matières fissiles (IPFM) ait estimé en janvier 2019 qu'elle était toujours en constructionSelon l'IPFM, en janvier 2019, Chashma était en construction. Voir « Facilities: Reprocessing plants », IPFM, 17 mai 2020.. Aucune de ces installations n'est soumise au système des garanties de l'AIEA.

Composition actuelle de l'arsenal nucléaire du Pakistan

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Figure 2 : Estimations actuelles des stocks de matières fissiles du Pakistan

Il est difficile d'évaluer avec précision les stocks de matières fissiles ou d'ogives nucléaires du Pakistan en raison de la diversité des stocks d'armes nucléaires et de l'absence de chiffres officiels du gouvernement ou d'informations sur la taille et la capacité (et dans certains cas, l’objectif) de ses installations de production de matières fissiles. Néanmoins, il existe un large consensus sur le fait que le Pakistan a été et reste engagé dans un renforcement de ses forces nucléairesEn 2008, Peter Lavoy, alors officier de renseignement américain, aurait déclaré à l'OTAN que le Pakistan produisait des armes nucléaires à un rythme plus rapide que tout autre pays au monde. Voir Mission américaine de l'OTAN, "« Allies Find Briefing on Afghanistan NIE 'Gloomy' », USNATO 000453, 5 décembre 2008, paragraphe 12. et des estimations raisonnables peuvent être faites. Selon l'annuaire 2020 du SIPRI, en janvier 2020, le Pakistan possédait un stock d'armes nucléaires de 160 (contre 150 pour l'Inde)Hans Kristensen et Shannon N. Kile, « World Nuclear Forces », SIPRI Yearbook 2020, Armaments, Disarmament and International Security, Oxford University Press, 2020, p. 369. Il s'agit d'une augmentation par rapport aux 140 à 150 ogives environ en 2018, selon les estimations de Kristensen, Norris et Diamond, « Pakistani nuclear forces », 348 une estimation nettement plus élevée que celle de l'Agence américaine de renseignements sur la défense en 1999, qui a affirmé que le Pakistan disposerait de 60 à 80 têtes nucléaires d'ici 2020US Defense Intelligence Agency, « The Decades Ahead : 1999-2020, A Primer on the Future Threat », dans R. Scarborough, Rumsfeld's War : The Untold Story of America's Anti-Terrorist Commander, Washington, DC : Regnery, 2004, 194-223..

L'IPFM, qui fournit sans doute les estimations publiques les plus admises, prévoyait qu'au début de 2019, le Pakistan disposerait d'un stock de 3,7±0,4 tonnes d'UHE (environ 5700 kg)« Country: Pakistan », IPFM, dernière mise à jour le 18 mai 2020.- une évaluation qui est sans doute légèrement plus élevée aujourd'hui. Certains suggèrent que le stock d'UHE non garanti du Pakistan pourrait avoir augmenté à près de 6000 kg d'ici 2020 et, par extrapolation, à 7500 kg d'ici 2025Hans M. Kristensen, « Estimated Pakistani Nuclear Weapons and Fissile Materials », Federation of American Scientists, 2011. . En outre, l'IPFM a estimé que le Pakistan disposait d'un stock accumulé d'environ 370 kg de plutonium au début de 2019 - provenant des 4 réacteurs de production de Khushab« Country: Pakistan, IPFM, op. cit.. En tenant compte des capacités des usines de retraitement du plutonium et d'enrichissement de l'uranium, Hans Kristensen, Robert Norris et Julia Diamond ont estimé en 2018 que le Pakistan produisait suffisamment de matière fissile pour construire 14 à 27 nouvelles ogives par an, tout en précisant que ce nombre était en réalité probablement plus proche de 10, à la lumière de considérations clés telles que le choix de la conception des ogives ainsi que le nombre de vecteurs à capacité nucléaire opérationnelsLes autres considérations comprennent la quantité de matières fissiles de qualité militaire produites, les taux de production d'ogives, la stratégie nucléaire, la disponibilité des matières premières nécessaires, etc. Voir Kristensen, Norris et Diamond, op. cit.. Il est probable que le Pakistan augmentera son arsenal à court terme en fonction de la croissance de son arsenal balistiqueL'expansion continue et la large diversification des vecteurs du Pakistan démontrent les impératifs qui motivent l'expansion de ses matières fissiles. Sur ce point, voir Ashley Tellis, op. cit. et probablement aussi des capacités indiennes ; cependant, son stock nucléaire ne devrait pas dépasser 250 d'ici 2025Naeem Salik, « Pakistan's Nuclear Force Structure in 2025 », Carnegie Endowment for International Peace, 30 juin 2016..

De nombreux facteurs continueront probablement à limiter la taille de l'arsenal nucléaire pakistanais, notamment son économie défaillante, son incapacité à obtenir des matières fissiles supplémentaires de sources extérieures et la difficulté d'obtenir les équipements et les matières nécessaires pour équiper ses nouvelles installations nucléairesVoir par exemple, Daniel Hooey, « Pakistan's Low Yield in the Field : Diligent Deterrence or De-escalation Debacle », Washington Headquarters Service, Joint Force Quarterly 95, 18 novembre 2019 ; Albright, Burkhard et Pabian, op. cit. ; et, Bhumitra Chakma, Pakistan's Nuclear Weapons, New York : Routledge Taylor and Francis Group, 2009, 46..

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