Général Bruno Maigret, Opération Poker. Au cœur de la dissuasion nucléaire, Tallandier, 2021

Ancien commandant des Forces aériennes stratégiques (FAS) et de la division « Forces nucléaires » de l’État-major des armées, le général Maigret décrit dans cet ouvrage sa vision de la dissuasion française et fait profiter le lecteur de son expérience personnelle.

Son livre est ainsi divisé en deux parties à peu près égales, même si les FAS sont au cœur de l’ouvrage – et c’est ce qui en fait la valeur, car le général Maigret donne une description particulièrement détaillée de ses fonctions et de ses missions.

La première partie, qui est la moins originale des deux, décrit la problématique de la dissuasion sur les plans historique, politique, juridique, éthique, budgétaire, doctrinal et opérationnel. Assez complète, elle précise par exemple le caractère spécifique du traitement budgétaire de la dissuasion en France (agrégat nucléaireUn tableau issu d’une note de la FRS (Emmanuelle Maitre, « Coût de la dissuasion nucléaire : des investissements cycliques », Recherches & Documents n°11/2017, FRS, 2017) est présenté dans l’ouvrage.).

Sur le plan doctrinal, cette partie comprend quelques idées intéressantes : l’Amérique pourrait se relever plus facilement d’un conflit nucléaire que ne le pourrait la Russie (asymétrie du rôle politique et économique des capitales) ; la notion d’inacceptabilité (dommages inacceptables) est amenée à évoluer : « en 2040, le scénario de 1964 sera devenu tellement inacceptable qu’il en deviendra inconcevable ».Elle comprend en revanche une confusion regrettable quoique classique dans le discours français à propos de la riposte graduée, qui n’a jamais été une « doctrine d’emploi » (et, au demeurant, n’existe plus). Contrairement à ce que prétend l’auteur, Washington n’a pas une « doctrine de victoire » nucléaire.

La seconde partie est consacrée aux FAS. On lira avec profit les descriptions détaillées des opérations Hamilton (Syrie, 2018) et Excalibur (tir d’évaluation des forces, 2018). Le général Maigret rappelle à quel point l’arrivée du Rafale, totalement dual, et celle du Phénix, permettent aux FAS de franchir un véritable saut qualitatif. Il estime qu’en 2023, l’armée de l’Air et de l’Espace pourra projeter « à 20 000 kilomètresSoit aux antipodes. , en quarante-huit heures, une force de vingt Rafale, capable de durer plusieurs semaines sur le théâtre ». Il avertit toutefois qu’un « point de vigilance » est nécessaire du fait de la multiplicité des contrats opérationnels. Il rappelle qu’en cas de conflit de haute intensité, il faudra à un moment « sanctuariser les avions restants pour les deux missions primordiales », la posture permanente de sûreté et la dissuasion.

Au regard de la controverse qui a accompagné une publication récente à propos de la performance des Mirage-IV, on lira avec profit la description de l’adaptation rapide des FAS à la multiplication des défenses soviétiques dans les années 1960 : dès 1967, le Mirage-IV avait adopté un nouveau mode de pénétration (très basse altitude / haute vitesse), rendu possible par l’arrivée de l’AN22.

L’ouvrage se termine par la narration détaillée d’un exercice Poker. On notera, entre autres, l’insistance de l’auteur sur l’intérêt de la redondance, le « score » de l’exercice dépendant en partie de l’attrition des forces (défaillances mécaniques, tirs mal paramétrés, aéronefs détruits par l’ennemi…).

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Général Bruno Maigret, Opération Poker. Au cœur de la dissuasion nucléaire, Tallandier, 2021

Bruno Tertrais

Bulletin n°90, août 2021



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